le livre comme fiction, #05 Libre service

C’était pendant mon premier été à Paris que j’avais rencontré des livres dans des boîtes, le long des quais sur les bords de la Seine, les étals se suivaient et se ressemblaient, les bouquinistes se tenaient au fond, discrètement, et je pouvais fouiller, découvrir, toucher, sentir, des livres pas bien neufs, plutôt chiffonnés, serrés, entassés, ils n’étaient pas gratuits, mais souvent pas très chers. Le soir, on les enfermait, on cadenassait, et ils restaient là tranquilles jusqu’au lendemain. Un nouveau monde pour moi, une expérience. Et à la fin de l’été, je repartais dans ma ville, fréquenter des bibliothèques et des archives aux salles feutrées, sombres, éclairées juste par des loupiotes à chaque place, dans un silence religieux, loin de mes découvertes en plein air, exposées au vent et au soleil.

Aujourd’hui, la mode est aux boites à livres à disposition libre – servez-vous donc ! –  installées un peu partout dans le paysage, ici une ancienne cabine téléphonique, là un arrêt d’autobus abandonné et à peine clôturé, parfois un livre sur un banc ou dans un café de village, les boites n’ont plus le même sens, elles offrent, elles exhibent, elles dévoilent. Les livres vous appellent, ils sont souvent en très bon état, récents, et gratuits. Vous prenez, si vous avez aimé, vous rendez, vous remettez sur l’étagère dans la petite cabane, vous en parlez autour de vous. Si vous n’avez pas aimé, vous remettez aussi, le livre pourra faire le bonheur d’autres lecteurs. Dans mon village, la boîte à livres se cache sous la verdure, dans un coin de rue, et voisine avec l’église et la mairie. Elle n’est pas très fournie, peut-être pas assez connue ou spectaculaire, et située très près de la bibliothèque de prêt qui fait partie intégrante de la vie du village. J’aime y passer les jours de marché pour déposer un livre trop lu ou pas assez aimé, et pour voir s’il y a des nouveautés. Car il y a flux et reflux comme dans la mer. J’y ai ainsi découvert récemment un livre qui avait disparu de chez moi depuis des années et qui était pourtant resté dans ma mémoire, j’ai donc retrouvé avec étonnement « Libres enfants de Summerhill » de A.S.Neill édition française1970 librairie François Maspéro, qui m’avait impressionnée à l’époque où on se pose des questions sur l’éducation des enfants et où des pédagogies audacieuses avaient droit de sortie. J’ai retrouvé aussi un livre sur l’antigym de Thérèse Bertherat, gym douce avant l’heure qui s’opposait aux exercices pleins de force et de musique que dispensaient Véronique et Davina dans Gym Tonic. Des marqueurs du passé qui émergeaient par un hasard bizarre juste à la fin de cet hiver. Parmi les écrivains abrités sur ces étagères, parmi les romans historiques sur Sissi l’impératrice ou La vie de Napoléon, parmi les romans à l’eau de rose de Barbara Cartland et de Danielle Steel, parmi les policiers de Mary Higgins Clark pleins de femmes en détresse ou de Franck Thilliez plus moderne et aussi plus violent, se sont serrés Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux, et Patrick Modiano, Rue des boutiques obscures…Mardi dernier, lors de mon passage, trônait en évidence une édition Larousse « Encyclopédie des vins » en couverture rouge bordeaux qui avait déjà trouvé un amateur le samedi suivant. Chaque visite offre des moments de surprise, d’étonnement, d’interrogation. Les livres déposés sont toujours en bon état, parfois ce sont des séries de Reader’s Digest, ou des revues GEO, des livres d’initiation ou des livres d’enfants. Je n’ai jamais vu un seul visiteur, mais les livres vont et viennent, des vagues de livres, pris en main, ouverts, consultés, reposés ou choisis et emportés.

A propos de Monika Espinasse

Originaire de Vienne en Autriche. Vit en Lozère. A réalisé des traductions. Aime la poésie, les nouvelles, les romans, même les romans policiers. Ecrit depuis longtemps dans le cadre des Ateliers du déluge. Est devenue accro aux ateliers de François Bon. A publié quelques nouvelles et poèmes, un manuscrit attend dans un tiroir. Aime jouer avec les mots, leur musique et l'esprit singulier de la langue française. Depuis peu, une envie de peindre, en particulier la technique des pastels. Récits de voyages pour retenir le temps. A découvert les potentiels du net depuis peu et essaie d’approfondir au fur et à mesure.

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