#livre #03 | l’oeil du cacodylate


Au 31 de la rue Jules Massenet, une placette rompant la rectitude de la rue s’ouvre sur l’œil du cacodylate. Un orbite à l’iris bleu estampillé sur le fronton de la librairie dont le nom hermétique et poétique, intrigue comme un monostique de Mallarmé. Mais c’est à Francis Picabia que l’on doit ce casse-tête énigmatique. Pendant l’année 1921, souffrant d’un zona ophtalmique, il installe un œil de cyclope sur ses toiles et invite ses acolytes, Man Ray, Cocteau, toute la clique du Dada à y inscrire une phrase et leur signature. Œuvre collective où l’art retourné mélange lettres-peinture-auteurs. Même si le nom de la librairie est voué à être estropié, effacé dans une brume amnésique ( peu importe que le cacodylate soit de l’acide cacodylique utilisé contre les asthénies ou que le cacodyle soit une composante de l’arsenic), il suffit : ça pique, ça irrite, ça sonne comme un xylophone myxolidien. Toxique et attirant, piège à guêpes, suffisant pour aimanter vers les portes du cénacle. La vitrine encadrée par la façade de bois peinte en orange, attire avec ses catalogues d’art et ses livres bigarrés, imprimés sur des papiers luxes, travaillés par des éditeurs amoureux des livres. On franchit le seuil comme on pousse les battants du portail d’une église, confus de rompre le silence intérieur avec le bruit de la rue et celui de la porte rabattue trop brutalement, malmenée par une main novice des habitudes de la maison. Les libraires officiant derrière leurs autels comptoirs, ne relèvent pas la présence, ni les salutations et les excuses bafouillées. Ils parlent à voix basse avec un client ou s’occupent de la recherche d’un ouvrage sur l’écran, ne laissant rien paraître. Ils laissent l’intrus déambuler dans les allées devant des tables chargées de livres, flâner nez levé vers les hauts murs dressés d’étagères, tripoter les portes à glissière découvrant des livres derrière les livres . Il pousse l’échelle coulissante, traverse une chapelle à poésie, s’arrête dans une abside collatérale pleine de lithographies. Peut-être est – ce l’esprit de la rue, dévolue aux antiquaires, aux galeries et au luxe, qui pousse à s’exprimer à voix basse. Peut- être les initiés venus chercher une commande pointue ou évoquant la dernière conférence d’un auteur venu nous font sentir profane, vaguement toléré, prêts à commettre une bourde. Le temps accordé à musarder, un des deux libraires sort de son indifférence pour vous aviser. Sa tête de chérubin joufflu sur un grand corps massif et encombré, a l’air timide, pas du tout commerçant. Il vous demande s’il peut vous venir en aide à son corps défendant. Mal à l’aise, il rougit ou blanchit entraînant son interlocuteur dans la même confusion. Cette collision passée, il retrouve sa sérénité et ses conseils sont précieux. Touché par cette sollicitude qui engage, on repart avec un livre imprévu ou un livre à venir rechercher. Son acolyte est plus froide. Droite, le menton haut, son amabilité impatiente. Une IA qui ne saisit pas bien l’objet de la recherche. Sans doute la demande est mal formulée. Elle vous emmène sur des chemins qui ne sont pas du tout ceux escomptés, vers une impasse. Elle se retient de dire qu’on ne sait pas ce qu’on veut, qu’on ne la laisse pas parler. Pour ne pas envenimer les choses, vous repartez avec un livre qui ne sera pas lu, avec quand même un «  bonne lecture « .

A propos de Hélène Boivin

Après avoir écrit des textes au kilomètre dans un bureau, j'ai écrit des textes pour des marionnettes à gaine et en papier. Depuis j'anime des ateliers d'écriture dans des centres sociaux et au collège. J'entretiens de manière régulière ma pratique auprès du Tiers-livre.

2 commentaires à propos de “#livre #03 | l’oeil du cacodylate”

  1. oui drôle ce nom de librairie, juste pour ça on a envie d’entrer, non?
    J’aime beaucoup ce parallèle décrit dans ton texte: retrouver ce malaise, ce piquant, cette irritation identifié avec le nom de cacodyle plus loin dans ton entrée dans la librairie, le fait de se sentir profane, ces rencontres avec les libraires.
    Merci !

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