#Livres #06 #07 #08 – Divagations.

Elle m’a tendu le livre en disant :  » Tiens, ça c’est complètement toi !  » Elle a déposé le livre. J’ai regardé la couverture Madame Bovary de Gustave Flaubert. Je l’ai lu. Et je n’ai pas compris. Je l’ai lu. Et je ne me suis pas vue. Je n’étais pas. Je n’étais pas. Je n’étais pas Emma. Je n’avais pas de mari. Je n’avais pas d’amant. Je n’étais pas Emma. J’étais Rémi de Sans famille ou une héroïne d’Orgueil et préjugés de Jane Austen. J’étais Le petit lord de Fauntleroy ou un des cygnes d’Andersen. Non, ni Rémi, ni Jane, ni un cygne.  » Anne, ma soeur Anne, ne vois tu rien venir ?  » Etais-je Barbe bleue à tuer des femmes ou la petite fille aux allumettes ? Etais je le goéland de Livingstone ou la Scarlett de Margaret Mitchell ? Non, je n’étais pas. Je n’étais pas. Je n’étais pas une histoire, ni un personnage, ni une fiction. Aucun livre ne me portait. Comment allais-je savoir ? Comment allais-je me trouver ? Je suis allée la voir. Je lui ai tendu le livre. Je lui ai dit :  » Tu te trompes. Je ne suis pas Emma. Je serai Gustave Flaubert ».


Je l’ai perdu, ou donné, oublié, déchiré ? Non pas déchiré, prêté peut-être ? Je peux l’avoir prêté mais à qui ? Qui aurait eu envie de lire cet ouvrage ? Je ne l’ai pas prêté. Je ne l’ai pas prêté. Mais suis-je certaine de savoir de quoi je parle ? En suis-je certaine ? Quels souvenirs me reviennent ? Quelles images ? Quels mots ? Quels mots sonnent ? Y avait-il des personnages ? un deux trois – et où donc se trouvaient-ils ? Prés d’un lac ? Non. Dans un parc – oui, allongés sur l’herbe fraîche, les paumes des mains la caressant. Mais pourquoi donc seraient-ils ventre contre terre ? Etaient-ils des vers de terre ? ça s’embrouille, ça se brouille, dans ma tête, dans ma tête. La folie me guette – Ophélie, est-ce de toi qu’il s’agit ? Est-ce le grand Shakespeare qui se serait égaré hors des chemins de ma bibliothèque ? Est-ce toi que j’aurai oublié dans un hôtel minable au fin fond de l’Alaska. Mais diable, je divague – pas d’Alaska par chez moi. Il fait chaud, bien trop chaud. D’ailleurs, ça bout, ça fume – je ne sais plus, qui est perdu ? Qui, Quoi ? De quoi parle t-on déjà – quel est le texte, quels sont les mots, raconte moi une histoire. Mais laquelle – je ne sais plus, je ne sais plus rien, je crois que je suis complètement perdue. Mais le livre ? Quel livre ? Le livre que tu ne retrouves plus ? Il est sens dessous-dessus. Tu veux dire sens dessus-dessous ? Non sens dessous-dessus. Euh. tu me perds. Ah toi aussi ? Je suis perdu, tu es perdu, le livre est perdu, on est foutus. Non, pas foutus. Fichus ? Non, pas fichus. Suspendus ? Saugrenus.


Il n’y a pas de sable.

Il n’y a que la mer.

Il n’y a pas de sable.

Mais il y a un livre.

Perdu.

Comme mes écrits.

Perdus sont mes écrits.

Envolés.

Reviens ! je crie.

Mais je ne peux les rattraper.

Reviens ! je crie.

Et je leurs cours après.

Reviens ! je crie.

Ils deviennent fumée.

Ou sable ?

Fumée.
Non Sable.

A propos de Clarence Massiani

J'entre au théâtre dès l'adolescence afin de me donner la parole et dire celle des autres. Je m'aventure au cinéma et à la télévision puis explore l'art de la narration et du collectage de la parole- Depuis 25 ans, je donne corps et voix à tous ces mots à travers des performances, spectacles et écritures littéraires. Publie dans la revue Nectart N°11 en juin 2020 : "l'art de collecter la parole et de rendre visible les invisibles" voir : Cairn, Nectart et son site clarencemassiani.com.

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