vers un écrire/film #01 | œil d’albatros

Lit. Lit défait d’un côté. Quelqu’un de l’autre côté du lit, sous les couvertures. Rien ne bouge dans cette chambre. Le soleil rentre de face par la grande fenêtre du 7ème étage et éclaire la chambre jusqu’au lit, il envahit l’espace de sa chaleur, les draps sont inondés de la lumière de ce soleil de février, les couleurs brillantes retentissent, s’estompent sous les rayons du soleil, l’orange de draps est de plus en plus fade à force de recevoir ce soleil, reflet de lumière sur le verre du flacon de pastilles qui brille sur la table de travail, intensification de lumière sur les feuilles blanches éparses dans la chambre, les particules de poussière voltigent et flottent dans l’air en contrejour, rien d’autre ne bouge dans cette chambre. Un léger bruit de respiration sous les couettes, quelqu’un est en train de dormir, doucement. On voit à peine ses cheveux posés sur un grand oreiller. A côté du lit une chaise improvisée comme table de nuit, recouverte d’objets : une lampe de nuit style art déco, un réveil noir bruyant, des livres posés sur le côté, un petit plateau en forme de cœur en carton –style cadeau de fête de mères- qui déborde de vitamine C, vitamine D, de doses homéopathiques, de Doliprane 1000 mg et un thermomètre, au dossier de la chaise un sac en plastique accroché, de l’autre côté un masque chirurgical et un masque FPP2. En bas, sur le parquet du sol, les chaussons, une boîte de mouchoirs papiers et un verre d’eau. Le reste de la chambre elle ne le voit plus depuis sa position allongée dans son lit, son espace vital se joue maintenant entre les oreillers, la chaise-table de nuit et le sol. Elle ne voit rien de tout cela non plus, elle continue à dormir profondément.

Au-delà de son visible, sa table de travail au fond du lit, recouverte d’objets : une grosse boîte rouge contenant ses dossiers de travail, deux statuettes de Buddha, une plus ancienne en marbre, l’autre en céramique du magasin Tiger, le presse-papier, un porte-stylo chinois en papier, l’autre porte-stylo en fer, une boîte en carton avec les stylo-plumes, ses lunettes et la trousse du travail, un petit flacon de gel hydro-alcoolique, le chargeur de l’ordinateur, le chargeur du portable, la multiprise remontée sur la table, tous inondés de soleil. L’espace de la chambre est aussi encombré par sa présence qui se dilate partout, qui s’éparpille en mille objets et livres qui s’empilent les uns sur les autres et qui restent là, inanimés. Elle est là, assiégée par ces objets, assiégée par sa vie, retranchée dans son lit. Les yeux fermés qui picotent, le tic-tac de son réveil sur sa chaise elle ne l’entend pas, ou alors il se mélange à ses images du sommeil.  Tout est immobile dans la chambre. La poussière et les aiguilles bougent seules dans cette inondation du soleil à travers le virus.

Tout bouge à l’extérieur. Le bruit d’un scooter rentre dans la caméra avec les autres bruits de la rue, des voix au loin, parfois  des cris, les bruits des voitures. Les commerces sont ouverts et de la fenêtre de sa chambre un plan en plongée sur la rue, l’épicier du coin, L’Atelier des Saveurs, devenu bio depuis quelques mois, la Boulangerie-pâtisserie à côté, Weeze, ce magasin fantôme de chaussures, super U un peu plus en bas, et à la fin du cadre la pharmacie qui fait désormais de tests antigéniques, des gens qui marchent dans la rue, ce père qui traine son fils qui ne veut pas marcher. Des moments d’accalmie. Là on n’entend que les pneumatiques des voitures et les bruits des appartements voisins. Même des moments de silence. Une musique maintenant qui vient d’en haut, puis, elle s’arrête. Un bruit léger de travaux. Des pas, des objets, des voix, tout feutré par les parois.

Le soleil se prolonge et s’allonge au fil des minutes. Au fil des dizaines de minutes il envahit désormais tout le grand lit. Les couleurs des draps crient en rendant leurs couleurs.

Quelqu’un tape à la porte. Le plan change et montre maintenant la porte blanche en bois, recouverte de sacs et manteaux accrochés. Elle ouvre les yeux et elle voit aussi la porte, c’est son champ maintenant, elle y adresse son regard aussi. Dans l’éclat du soleil, elle voit briller différemment le tissu africain de son sac d’été, toujours là. La porte  s’ouvre et un visage apparaît dans le cadre de la porte, des yeux incertains, il porte un masque FFP2 et un plateau. Dans un contre-champ elle lui sourit et soulève son buste, elle prend le plateau et le pose par terre. Une heure de Covid-Sars19 s’est écoulée. Le soleil commence son opération de retrait et l’œil d’Albatros se ferme.

A propos de Anna Proto Pisani

Cultivatrice de mots et d'écritures, clown et enseignante. J'anime des ateliers d'écriture et création, j'en suis d'autres et suis engagée dans une écriture au long cours qui arrive à son terme.

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