vers un écrire/film #02 | attente en six plans

L’image d’une immensité s’impose si forte qu’on dirait que l’écran s’est élargi et a pris les dimensions que le cinéma adoptera des dizaines d’années plus tard | une immensité blanche et grise ponctuée d’un peu de noir | un énorme ciel en camaïeu de gris avec des ourlets blancs aux grandes masses qui se superposent | une bande qui part dans l’ombre au bas de l’écran et s’en va de plus en plus blanche vers le ciel | un gris et un blanc lumineux par lui-même | surface plane du sol en fuite vers l’horizon | surface lisse avec quelques irrégularités | indifférence froide apparente | la glace | et là juste sur cette rencontre une bande qui se déploie | qui semble avancer imperceptiblement vers la caméra | qui surtout gagne l’extrémité gauche de l’écran jusqu’à en occuper presque toute la largeur | un peu plus épaisse qu’une ligne et qui tressaute | unie dans cette avancée inexorable | ne présentant aucun trou | mais dont chaque élément affirme sa singularité dans sa façon de traduire le rythme | rythme qui se voit | rythme qui s’entend par les yeux même le son coupé | sans la musique qui certainement dit cette immensité soutenue par le piétinement le choc quelque chose qui traduise le son des doigts se promenant sur un tambour ou d’un galop | parce que l’avancée de cette ligne est devenue pendant cette éternité de vingt cinq secondes environ légèrement plus épaisse en son centre comme un boutoir et qu’on voit de minuscules chevaux de minuscules capes blanches flottant dans le vent de l’élan commun des piques dressées et des fanions || cette avancée vue de plus loin coupée et reléguée par au premier plan à droite sur un tiers de l’image le surgissement d’un rocher haute face noire d’ombre et sommet en pente d’un blanc scintillant sur lequel se dressent quelques silhouettes debout dont certaines tiennent des lignes verticales sans doute des piques silhouettes que l’on retrouve plus nombreuses en bas pressées contre la base du rocher pendant que la chevauchée s’étire toujours vers la gauche pendant une dizaine de secondes || la chevauchée vue de plus loin à nouveau en amas flou au perpétuel mouvement entêté pour ronger l’espace et sur tout le tiers gauche de l’image des hommes debout vus de dos | tuniques ceinturées blanches pour la plupart quelques manteaux noirs dont un porté par un cavalier piques droites | une attente tendue et ferme || retour à la chevauchée seule presque lisible maintenant et qui occupe tout la largeur de l’écran | moutonnement gris et blanc menaçant de quelques secondes || fantassins en forte file en biais tournée vers ce qui vient de la droite | présence sombre haute et indistincte parce qu’à contre jour | casques coniques quelques écus et forêt de piques | quelques secondes de cette force tendue vers l’attente || l’attente vue de face | à gauche le rocher et quelques cavaliers devant lui puis en allant vers la droite de l’écran des rangées de fantassins décalées de plus en plus loin et de plus en plus à droite | l’ancrage et la force de l’image : sur la moitié droite de l’écran deux bustes de très jeunes hommes en avant des autres | un plus grand sur lequel s’appuie le plus petit | visages prenant la lumière et l’attente vers laquelle ils se tendent et qu’ils accueillent bouches ouvertes en un léger sourire | boucliers ronds et casques dont la courbe se tend pour finir en pointe posés sur coiffes de mailles métalliques rejoignant les épaules et les tuniques sombres sur cottes de mailles | le plus petit à droite s’écarte légèrement et avance son visage comme pour aller au devant du choc encore très lointain.

A propos de Brigitte Célérier

une des légendes du blog au quotidien, nous sommes très honorés de sa présence ici – à suivre notamment, dans sa ville d'Avignon, au moment du festival...

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