#P11 | Être chez soi, d’abord : une chorégraphie.

Dis, tu crois qu’elle reviendra ?
Je ne sais pas.
Tu l’as bien connue ?
Oui.
Tu me racontes comment c’était ?
Des fois on ne l’entendait pas. Ou alors, un bruissement, un frisson une densité. On ne l’entendait pas elle. On entendait le pas des passants sur le pavé. Ça claquait vif et sourd. Tout claquait sourd. Les talons sur le pavé et les portes qu’on fermait. Et la nuit était sonore, de toute la vie qui grouillait, qui grouillait sourd. Alors rien ne grouillait plus, tu sais. Tout se divisait. On aurait pu dire que tout se diluait, mais non, tout se divisait. C’était un raclement de gorge à l’autre bout de la ville. C’était même, tu sais, le son du réverbère dans la nuit, c’était le son du halos et la lumière désunie, la lumière poudreuse, toute en particule, la lumière qui frissonnait. Des fois, c’était plus fort. Ça clapotait. Et tous les murs, tous les pavés et la toile fine des parapluies se mettaient à chanter. Et les gens marchaient plus vite. Et tout s’animait. Ça crissait aussi, comme de petits cailloux sous la semelle. Parfois ça tombait d’un coup, et l’air saturé n’était plus que bourdonnement, et la ville alors, une gigantesque cuisine, toute emplie de marmites et de bulles, la ville toute agitée, un concert de casseroles à l’orée d’un festin. Et quand ça s’arrêtait, ça continuait un peu. Ça coulait partout dans les caniveaux. Le son clair des gouttières, la plainte du caoutchouc. Et puis ça séchait. La lumière plus nette, plus dure, plus aiguë. Et tout reprenait sa place, une autre place. Et les habitants, alors, se remettaient à parler, se remettaient aussi à chuchoter. On la retrouvait ailleurs. Elle était partout. Un gargouillis, le sifflement d’une chaudière. On la retrouvait.
Aujourd’hui, elle n’est plus là.
Non. L’air est frêle, tendu et sec, elle n’est plus là.
C’est triste ?
C’est différent. Aujourd’hui elle n’est plus là. Tu peux laisser dans la poussière, la trace de tes doigts. Enfin… C’était avant.
Parce qu’elle non plus, elle n’est plus là ?
La poussière ?
La poussière, la terre…
Non elle n’est plus là.
Elle est partie. C’était comment dis ?
Parfois, elle grondait. Ça vibrait, ça s’entrechoquait. Ça venait de très loin. Cela poussait, cela s’effondrait. Tant de poussière dans l’air. Parfois elle s’apaisait. Alors, elle était immobile et chaude.
On pouvait s’allonger ?
On pouvait s’allonger. C’était comme un murmure ou un air de flûte. Je l’aurais dit plus grave mais pourtant c’est ça. Au printemps, c’était comme un air de flûte.
Et lui, il est parti, lui aussi ?
Oui. Lui aussi.
Il était comment ?
L’hiver, il crépitait. On le sentait jusque dans la gorge et tout au fond du ventre. Les nuits d’allégresse, il entrait dans le corps, et l’on pouvait confondre alors son crépitement joyeux et la pulsation du sang jusqu’au bout des doigts. Ça se confondait. Et le corps croustillait. Tu aurais pu l’enduire de beurre et de confiture, tu aurais pu le rôtir et le manger. Il craquait le corps, il craquait comme une biscotte. Parfois, le feu flambait dur, alors le son fondait. Il n’y avait plus dans la fournaise, plus personne pour l’entendre et son bruit alors, se mêlait à celui du vent et c’était comme un souffle et aussi un long gémissement.
Il est parti le vent, lui aussi.
Oui.
Tu l’as connu ?
Oui.
Raconte moi.
Il faisait claquer les voiles et les tissus. Il soulevait l’eau de la mer. Il épuisait la peau. Parfois, aussi, il faisait frissonner l’oreille et l’on pouvait confondre un soupir de plaisir et sa plainte ténue derrière les carreaux. Tu peux l’entendre encore. Tiens.
Qu’est-ce que c’est ?
Ça s’appelle un coquillage.
Ils sont tous partis.
Oui.
Qu’est-ce qu’il me reste à moi alors ?
Viens. Le mouvement. Il reste le mouvement.
Et l’on n’entendra plus rien, jamais plus rien ?
Si.
Et quoi alors ?
Il y a encore, ce bruit mou de ta main qui tombe quand tu t’endors.

A propos de Marion T.

Après tout : et pourquoi pas ?

3 commentaires à propos de “#P11 | Être chez soi, d’abord : une chorégraphie.”

    • Oh merci Cécile, cela fait du bien un petit commentaire pour la route. Je suis à la traîne sur les exercices et déjà le nouvel atelier qui commence. Et toute cette mélancolie, tout ce sérieux, partout dans tous les textes des un.es et des autres qui m’aspire et me déroute, pourquoi chacun chacun.e est-il si triste? J’ai découvert récemment avec ravissement les nouvelles d’Agota Kristof, elles font une page, deux pages, c’est sec, ironique et drôle et traversé parfois de mélancolie mais toujours un peu rageuse et mordante, j’aimerais m’orienter vers ça,il y a du travail.

  1. Vas y, Marion dans le sec et le mordant avec des fuites d’humour et de tendresse. Il me semble que cela t’ira bien et surtout que tu sauras nous régaler. Vas-y dans la rage et la mélancolie, que d’humanité!!

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