#P4 De-ci De-là

De Gracq : la magie interstitielle des forêts quand elles cultivent le non-événement, les phrases fluides qui tressent l’imaginaire sensible des chemins longuement observés, la sensualité vertigineuse de personnages à demi-fantômes, à demi- vivants et la géographie fantaisiste.

De Viel : la lucidité de l’être écrivant, un chercheur de poux comme les autres, embarrassé par une boîte noire qu’il dissèque allègrement. 

De Voltaire : la puissance sarcastique d’un où allez-vous Monsieur L’Abbé, le goût de la démolition orchestrée des bouffeurs de curés, une ironie mordante qui ferait passer un chrétien rationnel à un prosélyte de la laïcité, le projet pharaonique mené à bout

De Tolstoï : blancheur des teints noirceur des cœurs grisaille dehors 

De Carrère : le succès de l’échec 

De Houellebecq : le hors-piste depuis le lit d’Alexandre le Bien Heureux. Tout est là, y’a qu’à se pencher et ça défile. Sérotonine. 

De Sterne : la page blanche, la page noire, le serpentement de la pensée, l’arabesque comme loi et la folie comme règle. Les petites manies de l’oncle Tobie, la guillotine sexuelle, les dissertations et les soldats de plomb ; tout un joyeux fatras relié par une conscience claire ment malade. 

De Dulti : les images balancées dans la carriole lancée à toute vitesse et dont on ne sait pas ni quand ni si elle s’arrêtera 

De Céline : la voix qui postillonne à l’oreille la nuit au sourd qu’on est et qu’on ne veut pas être

De Yourcenar : la création du mythe par l’écriture-reliure, les carnets comme ultime viatique des encore-vivants avec les jamais-morts, les bains de voix secrètes quand l’abîme s’invite dans les recoins du cœur, les pensées par-delà les montagnes du Temps, l’homme-femmilier

De Toussaint : la certitude que l’histoire d’un soi(r) vaut autant qu’une autre.

De Claudel : distance du corps et langue suave qui essouffle l’esprit entraîné par les courants ascensionnels. 

De Ernaux : le poids des normes, l’abîme familiale, l’errance sociale, l’illégitimité, la place occupée et la place vide, les conventions viciées, la peur muette. 

De Zola : le projet monde et la ténacité

De Roth : écrire sans le savoir pour le cinéma des films muets qui parlent de l’intérieur 

De Ruben : les dents creuses de l’imagination 

De Rimbaud : explosions à retardement des images pas vues et des sens pas compris mais pas pris, vivant ainsi à l’envers des autres 

De Forest : le roman qui ose n’être que lui, c’est-à-dire tout, l’autour ; le commentaire et le récit, le je, le nous, le vous, le présent, le peut-être et toujours le « ou ». 

De Cervantès : l’action, l’action, l’action, l’action, l’action, l’action sans tordre le cou à la construction.

De Cohen : l’emphase hyperbolique qui enfle, qui sourd, qui perd – et tant pis. 

De Enard : la recherche de la proximité retrouvée de l’impossible Soi et de l’insondable Autre. Réécrire la Pangée pour réconcilier les mondes. La poésie en partage. Croire qu’on change les hommes en soufflant dessus. 

A propos de Anna Miro

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