#P6 Petits Moments en famille

PETITS MOMENTS EN FAMILLE

Mercredi

(Bordeaux)

Je vais en ville par l’avenue Thiers. Je passe devant le marchand de tabac et de journaux qui a affiché deux pancartes appelant à manifester contre le pass sanitaire le samedi suivant, l’une au milieu du trottoir et l’autre sur la vitrine du magasin. Et une autre affiche dit « on ne vend pas de masques ».

Mardi :

(jour d’arrivée à Bordeaux)

Dans un coin du jardin botanique, à Bordeaux, une allée de pierres façon jardin japonais qui me rappelle des souvenirs chers ; Un grand arbre s’étend au-dessus de deux bancs où nous aimons nous asseoir en famille. Ce jour-là trois jeunes femmes s’appliquent à faire de la gymnastique à l’aide d’une application assez bruyante,ce qui trouble un peu mes réminiscences ; Un peu plus loin, un parterre de tournesols qui ondoient dans le vent.

Lundi :

(plage près de Bayonne)

Meilleur moment de la journée, se laisser porter dans les vagues avec ma fille, dans l’eau pas très propre, un peu plus au large que la troupe des baigneurs. On entend les rires et les exclamations de ceux-ci. Quand on sort de l’eau on s’assoit en cercle avec les autres et on parle. Un gros type avec des lunettes de soleil phosphorescentes donne une barre de chocolat à sa fille. Il secoue le paquet comme pour voir s’il en reste .

dimanche 

(pluie)

Toute la famille part en balade, ils reviennent trempés et les vêtements pleins de boue, plutôt joyeux, avec des histoires à raconter, des souvenirs à garder. Ma belle-sœur doit faire une machine avec leurs vêtements. Je les trouve un peu inconséquents, égoïstes. Quel censeur je fais, avec le recul !

Samedi :

(apéritif rituel)

De 18 heures à 19 heures (c’est précis) apéritif dans ma belle famille de militaires. J’ai l’impression d’être dans le Temps Retrouvé, on a tous vieilli depuis la dernière fois. Si on ne vient pas, on se fait tirer les oreilles. Comme d’habitude ces dames se permettent un whisky allongé d’eau gazeuse, ceux de ma génération se lèvent chacun leur tour pour tendre le plateau de chips aux plus âgés, les plus jeunes bavardent sur le canapé. On parle avec le cousin Alain des derniers livres qu’on a lus. Après on mange le gâteau de tante Yvette. Puis on plaisante car c’est toujours les mêmes qui se lèvent pour lever la séance. J’ai l’impression qu’on pourrait superposer tous ces apéritifs du samedi soir avec de subtiles variations. Et encore, je n’y suis présente que quelques fois par an.

Vendredi

(plage)

Ma fille nous fait remarquer qu’il y a des traces de pas de mouette sur le sable. Nous mettons un moment à lui prêter attention, pris par une autre conversation, ce qui a d’habitude le don de l’agacer . C’est étonnant ces dessins de pattes d’oiseau restés sur le sable malgré la foule sur la plage.

Aujourd’hui

(écrire)

Je suis seule devant mon ordinateur, mais pas tout à fait seule. Ma fille papillonne autour de moi et je bavarde avec ma mère aussi de temps en temps. Possible de m’isoler pour mieux respecter la consigne, mais pas trop envie. Le vent souffle dehors agitant les branchages devant le balcon. La cloche de l’église voisine sonne 4 heures . Tout à l’heure une furieuse envie de sortir mais je me suis mise à écrire. Toujours cette sensation désagréable quand je suis restée à l’intérieur depuis longtemps mais qui s’est évanouie avec l’écriture. Le chat me frôle les jambes, compagnon de nombreux écrivains …et écrivains en herbe, comme moi. Des bruits de travaux arrivent par la fenêtre. « Pour écrire il faut déjà écrire », cette phrase de Maurice Blanchot me trotte par la tête. Je triche car il y a de l’animation autour de moi. Mais ne suis-je pas seule devant mon texte néanmoins ? Les ateliers d’écriture ne sont-ils pas une tentative de mettre en commun une activité fondamentalement solitaire ? Toutes ces vacances j’ai eu du mal à concilier écriture et diverses activités familiales. (en visite dans ma famille et ma belle famille, il est souvent difficile de s’enfermer dans une chambre et d’écrire). Trouver au quotidien le moment d’écrire est de toutes façons difficile mais nécessaire. Ce peut être culpabilisant si on est mère par exemple de prendre ce moment pour soi et pour l’écriture surtout si on n’est pas aidé par son entourage (ce qui n’est pas mon cas). Cela m’amuse à ce propos de repenser à certains commentaires à propos de mes activités d’écriture, théâtrales ou autres tentatives artistiques. « Tu suis un atelier d’écriture, pour quoi faire ? » « Tu ne sais pas écrire ?» « Tu répètes un dimanche, c’est pénible ! » « Ah tu bricoles, ben ça au moins c’est utile. ». A vrai dire je me suis souvent interrogée moi-même sur mes capacités à écrire, à savoir par exemple si j’avais quelque chose à dire, et si oui si je trouverai le moyen de l’exprimer, bref il faut y croire un peu je pour poursuivre ses efforts. Et cela me manquait beaucoup, ayant par nature peu confiance en moi. J’ai même écrit un début de roman satirique pour me moquer de moi-même en quelque sorte, sur une personne qui avait une haute idée de la littérature mais qui se trouvait incapable d’écrire quoi que ce soit une fois à sa table de travail. Il lisait comme moi quantité de textes d’écrivains sur la création littéraire pour en tirer des recettes secrètes… Pendant que j’écris sur les recettes littéraires, j’entends ma mère et ma fille préparer des biscuits, moment très agréable d’être seule et en compagnie, teinté de culpabilité (je ne m’occupe pas de ma fille pendant ce temps…). Un avion passe bas dans le ciel et ne réveille pas le chat. J’entends ma mère et ma fille plaisanter sans bien saisir leurs paroles. Leur bavardage se mêle aux bruits de pâtisserie et au bruit de l’eau qui bout. Cela sent le gâteau. Un halo de bonheur entoure ce texte. Brume, le chat, se réveille et fait sa toilette. Ma fille m’a amené un morceau d’orange confite dont le goût ensoleillé me reste dans la bouche en ce jour de temps gris.