#P8 | Dialogue avec l’ombre

Tu ris en pleurant silencieusement. Tu attaques le brise-lames du temps. Pour toi le temps n’est pas figé c’est un mouvement avec lequel il faut jouer sans cesse, tu t’y déplaces à ton aise. Tout le monde n’est pas comme toi, le problème est là.

Tu observes un nuage à bords argentés. Une vieille habitude, tu ne peux pas t’en empêcher. Tu t’amuses toujours à chercher à l’intérieur de leur formes et de leurs contours, les reliefs d’un visage, l’évocation d’un animal, la promesse d’un ailleurs.

Il y a une rage qui persiste en toi, une rage qui creuse le ventre, le ronge, une insatisfaction tenace et permanente que masque mal l’attitude que tu observes depuis plusieurs années, sur le qui-vive, dans la crainte d’être rattrapé par tes anciens complices. Tu ne dis plus anciens amis depuis longtemps. Tu dénonces les anachronismes ou les surprises, les scandales.

Le bruit, l’agitation, la cohue, rien de plus commun en ville. La campagne nous expose, nous rend visible, accessible. Tu regrettes la solitude du couple au milieu de la foule. On se fait parfois encore plus seul chacun pour soi lorsqu’on vit en couple. La ville offre sa diversité, ses quartiers animés, ses recoins secrets. Tu t’accroches aux bruits de la ville. Tu abandonnes les chemins déjà parcourus.

Quelque chose semble s’être brisé depuis quelques semaines, depuis Marseille. La solution était proche, quelques jours encore et vous auriez pu rejoindre l’a Sicile. Y vivre en sécurité, avec des papiers et les moyens d’échapper à vos poursuivants. Mais cela a échoué au dernier moment. Il a fallu trouver une solution de replis, une échappatoire. Dans l’urgence, on prend des risques inconsidérés. Remonter à Paris c’était faire machine arrière. Renoncer encore une fois. La confiance s’émousse. Il n’y a plus le même élan, le partage perd son sens, on ne croit plus aux promesses non tenues. Tu as l’impression confuse qu’on ne peut plus s’entendre. Nos discussions n’en finissent pas. Toujours les mêmes sujets. Où aller ? Où se cacher ? Comment avouer à notre fille ce que nous avons fait ? Pourquoi nous fuyons aujourd’hui ? Tu vois à force de mots et d’images, un abîme insatiable.

Tu rêves de lire des poèmes jusqu’à la nausée. Au lieu de cela tu restes des heures à surveiller en vain les abords de la maison, assis sur le banc dans l’entrée, à guetter les allées et venues du quartier, les bruits suspects, les approches imprévues, illicites, dangereuses, à tenir ton quart, comme tu aimes à le répéter, un guerrier sommeille en toi contre toute attente, de peur qu’on vous ait retrouvé, qu’on vous chasse de la maison ou qu’on vous fasse payer vos dettes. Tu collectionnes les routines et les traditions. Pour ne pas t’endormir, rester vigilent, surtout la nuit, tu alternes les moments calmes, assis sur le banc, avec des mouvements qui t’empêchent de sombrer, tu as pris l’habitude de marcher en long en large dans le couloir. Tu fume beaucoup dans ces moments là. Tu propages un fugace nuage de cendre. Tu constates que les heures finissent par se superposer, par être toujours la même dans le souvenir. Tu as le sentiment que c’est comme au cinéma, les choses sont ce qu’elles sont et tu dois les accepter.

Tu écoutes leurs colères et leurs insatisfactions. Pas de réponse à apporter aux suppliques de ta femme et de ta fille. Tout en les comprenant, tu leur expliques qu’on ne peut pas transiger avec les impératifs de sécurité. C’est une question de vie ou de mort. Tu te retrouves avec eux de nouveau face à face, toujours aimables, polis, et étrangers.

Tu souris avec un absurde sentiment d’espoir.

Tu grandis debout devant la glace qui ne te renvoie pas ton image. Tu dis les miroirs sont fidèles.

Tu entends retentir la sirène du départ. Tu devines ses yeux gris tournés vers l’océan. Ce n’est pas un au revoir, c’est un adieu. Ce moment sans cesse repoussé est une douleur.

Ce que tu avais projeté de faire dans ta jeunesse, tu as dû le mettre de côté, l’oublier à regret, le jour où tout a basculé, ensuite plus rien n’a été comme avant. Tout devait être évident. Le plan maîtrisé. Sans faille apparente. Ils entrent dans la banque. Ils maîtrisent le garde, c’est un homme proche de la retraite il ne se débattra pas, ils désactivent les caméras vidéo et le système de sécurité. Chacun son rôle. Tout doit aller vite. Vous attendez tous les deux dehors dans la voiture. Le moteur est restée allumé, il ronronne. Ils entrent, ils sortent. Mais ils tardent à sortir. L’adrénaline se transforme vite en peur. Une peur diffuse. Une peur qui vous envahit, qui ravage tout sur son passage jusqu’à la nausée. Tu entends un cri abominable. Tout est perdu. Tu ne sais pas quoi faire. Elle te dit il faut les aider. Tu ne crois pas, trop dangereux. Trop risqué. Tu vois ton ami sortir de la banque en courant, la porte vitrée se referme violemment derrière lui. Le fracas de la porte brise la vitre. Tu crois entendre un bruit de gifle, un bruit d’une indicible obscénité. Il est seul, il trébuche et s’affale sur le trottoir devant la voiture. Il lâche le lourd sac plein de billets devant lui. Son sang se répand sur le sol. Elle ouvre la portière arrière pour l’aider à se hisser dans la voiture. Il faut partir. Elle n’y parvient pas. Elle te demande de l’aide. Tu restes les mains crispées sur le volant, le pied sur l’embrayage, prêt à démarrer en trombe. Le moteur rugit une fois, deux fois. n guise de réponse. Non, on ne peut plus rien pour lui. Elle te dit, il est mort ce qui semble te donner raison. Tu as peur de vérifier la nature du deuil. Elle se met à pleurer, à t’implorer de faire quelque chose, de ne pas le laisser là, de ne pas le laisser tomber. Tout se mélange. Tu balbuties avant de lancer ton dernier ordre. Prends l’argent. Et vous filez en voiture avant que la police n’arrive.

Tu restes absent du tableau qui est le monde.

Il y a un rêve qui revient très fréquemment dans tes nuits au sommeil agité. Tu décides de rentrer à la maison. Tu anticipes le retour en silence, le sourire de pardon. Tu anticipes le triste reflet de ton espérance.

Tu as ça qui pèse sur ta conscience, c’est une ombre, un pressentiment, ça te ne quitte jamais, tu es sans arrêt prêt à partir, à réagir au quart-de-tour, ce n’est plus une vie, il y a des gens qui vivent dans le passé, tu n’es pas de ceux-là, figé dans un présent qui ne s’arrête pas, qui t’empoisonne la vie, sommé d’y penser tout le temps, longtemps tu t’es demandé ce que cela faisait de tuer quelqu’un, d’être responsable de sa mort, bien avant le braquage, c’est une question qui ne te quittait pas lorsque tu étais enfant, à chaque fois qu’une étrange pulsion traversait ton esprit, comme ce jour où tu as aperçu cette petite fille, une voisine que tu ne connaissais pas, qui venait d’arriver, dans son jardin, derrière la grille tu l’observes attentivement, fascine par la grâce de ses mouvements, sa petite jupe écossaise, ses longs cheveux nattés qui descendent dans son dos, les tâches de rousseur qui parsèment son visage aux joues rosies par l’air frais en ce jour d’automne, elle marche d’un pas lent, précis, sur la margelle du large puits, elle s’amuse sans te voir et tu ne peux t’empêcher d’imaginer qu’elle va tomber, tu l’espères presque, oui c’est cela qui t’attire dans son jeu, l’observer dans l’attente qu’elle trébuche, tu attends sa chute à distance. Tu te rappelles comme on souffre quand on est incapable de regarder dans les yeux une petite fille qui se moque de vous.

Dans la maison abandonnée, quelque chose de curieux et d’étonnant. Difficile à expliquer. Tu remarques un trou dans le mur. Entre la chambre et le salon.

Dans la nuit, les heures à surveiller les environs depuis la fenêtre de la maison. Les ombres des arbres, des cheminées. Tu admires leur immobilité, leurs mouvements obscurs. Tu t’épuises en lambeaux de pensées parmi tant d’autres sensations. Tu simules le vertige et la nausée.

Tu ne peux pas renier cette trahison, tu as tout fait pour essayer de la minimiser, la travestir, l’insérer dans un récit qui te permet aux yeux de tes proches, de ta fille principalement, ta femme n’est pas dupe, complice, elle sait bien ce qui s’est passé ce jour là, ce que vous avez fait ensemble, en abandonnant vos complices sur le lieux du braquage qui a mal tourné, tu aurais pu les attendre, tu aurais pu les aider, leur porter secours, tu rejoues la scène sans arrêt dans ta tête depuis ce jour là et c’est toujours la même issue, il faut prendre le risque de revenir en arrière, sur tes pas, pour leur porter secours, bien sûr il y a peu de chance que vous vous en sortiez tous les quatre, mais si tu ne tentes rien, c’est comme si tu les abandonnais, ce n’est pas la peur seule qui a guidé ton choix, qui explique ton geste, tu le sais bien, mais c’est difficile à se l’avouer, il y a un moment l’image de la fillette sur la margelle du puits est remontée à ta mémoire, tu ne comprenais pas ce qu’elle venait faire là, sa présence incongrue, déplacée, la mémoire nous joue des tours, as-tu pensé, pour mieux cacher la vérité que tu connais très bien, mais qui s’est enfoui avec le temps, bien profondément en toi, inutile de mentir, tu as pensé, si je ne me retourne pas, si je continue sur ma lancée, pour sauver ma peau et celle de ma femme, je ne peux prendre ce risque de revenir en arrière et cela justifie encore aujourd’hui le mouvement qui est le temps, depuis ce moment tu ne t’es pas arrêté, propulsé dans la fuite, et tout cela aurait été très différent si tu n’avais pas pris l’argent, mais voilà, tu cours, tu veux échapper à la police qui vous poursuit, tu entends les sirènes de police, ton cœur qui bat, à bout de souffle, tu encourages ta femme à te suivre dans ta folie, il ne faut pas s’arrêter, ce que tu lui répètes, surtout ne te retourne pas, dans ta main, qui ralentit pourtant ta course, le sac du butin, il est lourd mais tu le gardes avec toi. Surtout ne te retourne pas, répètes-tu essoufflé, car tu sais très bien à ce moment là que si elle se retourne, elle va comprendre sur le champ ce qui est en train de se passer, son regard va te dévisager, accusateur, comprenant tout en un coup d’œil, ça saute aux yeux, c’est prémédité. Il faudra vivre avec. Tu connais cette logique, cette évidence.

Tu penses c’est la meilleure solution, je n’aurai plus à m’inquiéter. Tu souffles dans un léger soupir.

A propos de Philippe Diaz

Philippe Diaz aka Pierre Ménard : Écrivain (Le Quartanier, Publie.net, Actes Sud Junior, La Marelle, Contre Mur...), bibliothécaire à Paris, médiation numérique et atelier d'écriture Comment écrire au quotidien : 365 ateliers d'écriture, édité par Publie.net http://bit.ly/écrireauquotidien Son dernier livre : L'esprit d'escalier, publié par La Marelle éditions Son site : Liminaire

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