#P8 Toi de Tulle

Almanach illustré du Petit Parisien 1er janvier 1923

Qu’est-ce que tu as fait Angèle, tu aurais pu avoir une autre vie, tout en la passant à Tulle. Quand on descend à Tulle, on croit descendre aux enfers dit-on. Toi, tu y as vécu l’enfer, l’enfer que tu as construit. Qu’est-ce qui t’a pris d’écrire toutes ces lettres? Tu l’as aimé? Tu aurais voulu en faire ton mari, qu’il te voit nue, qu’il te fasse un enfant? Mais les autres, les autres Angèle. Qu’est-ce que tu leur voulais? Tu avais coiffé Sainte-Catherine, tu vivais avec ta mère, oui, mais tu participais aux oeuvres de Charité, tu avais un travail tranquille à la Préfecture de Corrèze. Ta vie était tracée, auprès de ta mère certes. Mais tu l’as tuée. Comment es-tu devenue le Lucifer de Tulle? Tu as écrit à tant de monde, tu en as attrapé tant, en les clouant de tes méchancetés, de tes médisances, des commérages que tu as propagés, accentués, des tensions que, seule, tu as générées dans la ville, pendant tant d’années, en instillant la méfiance entre toutes et tous. Le préfet aussi s’est fait prendre et la boulangère et la crémière et le curé, oui, même le curé, l’institutrice et … tout le monde, pas seulement « le voleur du ravitaillement », ni « le pourri », ni « la catin », tout le monde pouvait être attrapé et pas seulement Moury ou la petite Fioux que tu connaissais bien et que tu voyais au bureau, qui te parlaient des lettres, et à qui tu montrais celles que tu leur disais avoir reçues, que tu avais écrites toi-même comme les leurs et comme toutes les autres. Comment faisais-tu pour raconter tant de choses à tant de monde, au point que la honte a fini par tuer? Comment pouvais-tu traiter tant de femmes de salopes, tant d’hommes d’ordures alors que tu étais si insignifiante, que tu paraissais si pieuse, petite fonctionnaire de préfecture résignée et obséquieuse. Tu étais petite, très petite. Ta taille t’a-t-elle tourné la tête? Tu était jolie a-t-on dit. Du moins, tu n’étais pas laide et en 1917, cela suffisait à trouver un époux. Après une première lettre ordurière que tu t’es adressée, finaude, tu as écrit à Moury dont tu rêvais comme mari. Mais pour lui, tu étais déjà flétrie. A moins d’être des célibataires épais, les hommes d’alors préféraient investir dans des jeunesses capables de leur donner de beaux enfants. Moury était ton chef, il te regardait comme celle que tu étais, une employée de bureau même pas zélée. Alors que la petite Fioux, il l’a mise dans son lit et pour cela l’a épousée. Tu avais commencé à écrire avant ce mariage qui t’a brisée, tu lui as écrit à lui, à elle, à d’autres. Tu as commencé par dire du mal de toi. Ce fut la première de toutes les lettres, ordurière, obscène, pour qu’on s’intéresse à toi. Puis tu adressai un conseil à Moury: « n’épousez pas mademoiselle Laval ». Ça a commencé comme ça et ça t’a emportée, tu as dit du mal de celle qui, comme toi ne pouvait pas avoir d’enfant, « la mule qui ne peut ni pondre ni couver », de celle qui, contrairement à toi « a couché », tu as dis du mal des femmes, des hommes, toujours liés par le sexe, la suspicion, la luxure, la réprobation, ou le vol. Tu dénonces les voleuses de saucisson ou de confiture, « filles de putain ». Tout le monde se demandait quand son tour allait venir. Toi, tu semais les lettres, semaines après semaines, tu dispersais la calomnie parmi les Tullistes. Chacune regardait chacun. Les voix se baissaient. Tu parlais des lettres que tu avais reçues, tu t’indignais de celle adressée à ta mère, cette « grande sale » traitée de cochonne et qui décrivait des pratiques sexuelles qu’une femme aussi bien élevée que toi n’ayant jamais connu le sexe avec quiconque ne pouvait inventer. Tu as fini par signer l’oeil de tigre. C’était un beau pseudo. C’est une belle pierre l’oeil de tigre, vertueuse, qui protège des mauvaises énergies et favorise les idées positives. Tu étais ironique Angèle. Mais le préfet n’a pas aimé que tu parles de sa « chienne d’épouse passée maîtresse dans son art et experte à satisfaire les caprices de ses clients mâles ». On ne touche pas à un préfet. On n’en fait pas un cornard impunément. Tu as trop écrit Angèle. Trop longtemps. Il fallait bien que tu sois découverte. Vous n’étiez plus si nombreuses à être suspectes, pour la police j’entends. Parce qu’à Tulle, tu avais bien brouillé les cartes. Les rancunes, les jalousies, les mesquineries, les amertumes criblaient la ville. Tous les adultes, hommes et femmes, ont été un jour ou l’autre soupçonnés. Tu en as joué. Le soir, en rentrant de la Préfecture, après avoir soupé avec ta mère, tu t’enfermais dans ta chambre. Là, comment ça se passait, comment elle arrivait l’excitation, celle qui te poussait à écrire jusque tard dans la nuit, comment elles te venaient les histoires que tu inventais? Comment tu choisissais tes victimes? et les mots, les mots que tu traçais de ces hautes et larges lettres, tu mettais longtemps à les trouver ou bien ils venaient comme ça, ils giclaient du stock de tout le vocabulaire interdit enfoui, tenu à distance des oreilles chastes? Et ça te faisait quoi de les écrire? Tu les relisais plusieurs fois avant de plier la lettre? Ils te procuraient un frisson? Tu avais les mains légèrement moites avant d’écrire? et ton visage, comment était-il quand tu les écrivais, puis quand tu lisais? Avais-tu un geste précis quand tu avais fini, comme passer la main dans ton cou et la descendre sur la poitrine, l’essuyer sur ta cuisse, la serrer sur ton bras? Ton regard comment était-il, apaisé, vide, mais comment aurait-il pu être vide? Vidé, peut-être? Ta peau, à quel moment se couvrait-elle de chair de poule? Quand tu trouvais le bon mot, c’est-à-dire le pire? Comment tu arrivais à trouver les saloperies que tu écrivais, je veux dire celles qui concernaient le sexe? Les injures sont faciles, mais les détails, tu les trouvais où? Dans ce que te racontaient tes collègues lorsque tu les questionnais? Elles aimaient te raconter leurs ébats car elles savaient que, pucelle, tu n’étais pas des leurs. Elles en tiraient leur supériorité comme tu entretenais ton ressentiment. Tu en tirais de quoi les salir ensuite, elles et toutes les femmes de Tulle. Elles avaient un petit plaisir salace à te dire leurs accouplements, comment le plaisir leur venait. Quand elles te racontaient, à toi, c’était toujours bon, elles en rajoutaient, racontaient le sperme, les souffles, les baisers. Toi, ça devait te démanger l’imaginaire, comme tu te caressais le soir, parfois, tard, après avoir inventé une nouvelle cochonnerie. Tu l’as connu le plaisir, mais ce que tu voulais, c’est que l’on t’en donne. Cela paraît tellement évident quand on lit tes lettres. Mais tu voulais aussi être punie, plus sûrement que par les fessées reçues de ta mère. Tu dis ne craindre « rien. Ni dieu, ni le diable ni les hommes ». Mais tu as tout fait pour construire ton enfer. C’était aussi ta façon de tenter d’y échapper. Ton procès a été retentissant. Tu en as ressenti une certaine jouissance, non? Le MatinL’Excelsiorle Petit journalle Petit parisien, et même le Petit oranais, tes lettres ont remonté la Corrèze bien au-delà de sa source. Les journalistes sont venus de Paris. Tu as été croquée dans les journaux que l’on vend sur les trottoirs de la capitale. On a cherché en toi cet état précis de démence qu’évoque le Code pénal. Tu as été jugée hystérique. Tu as été condamnée. Tu as fait de la prison. Tu es restée vivre à Tulle, au 111, rue de la Barrière où tu vivais déjà avec ta mère. Mais tu étais désormais un corbeau déniché. Tu as poussé ta mère à la noyade. Sur ce point on sait peu de choses, si ce n’est qu’elle est morte et toi non, malgré les liens autour de tes jambes. Son regard posé sur toi était-il si terrible? Que te disait-elle qui t’était insupportable le soir, quand vous étiez toutes deux dans la pénombre de l’appartement de l’étroite rue de la Barrière? Te reprochait-elle les grossièreté de la lettre que tu lui avais écrite? Ta méchanceté? Ta vulgarité? L’image qu’elle te renvoyait enfin? Ou bien la honte, sa honte, la pire des hontes, celle de sa propre enfant? Tu l’as noyée, comme tu t’es noyée dans le flot des mots de haine que tu as déversés sur la ville, sur ta ville, où tu es née, où tu es morte, et où l’on parle encore de toi. Tu aurais imaginé qu’un jour un film serait tourné avec le grand Pierre Fresnay, inspiré de ton histoire? Tu pensais à quoi durant les longues années durant lesquelles tu as vécue seule, recluse rue de la Barrière, toi, de Tulle? Écris-le moi, avant que je ne le fasse.

L’Excelsior, 18 mars 1922

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