#boost #11ter | Manuela Draeger |  à chacun sa nuit

Cristal Je ne savais pas qu’on pouvait perdre les yeux de quelqu’un. Je les cherchais, pourtant, dans chaque flaque, chaque spirale de brume. J’avais glissé ma main dans la tienne comme on glisse un fil dans une aiguille, pour recoudre le bout de la nuit. Mais le rideau ne s’est jamais levé. Le marchand de rêves nous a pris nos jours. On les lui a offerts, pliés en quatre, entre des  morceaux de silence. Depuis, je marche. Les arbres me parlent, mais à l’envers. Je trébuche sur des souvenirs qui font des bulles, et je ne sais jamais s’ils viennent de moi ou de toi. Quand l’oiseau au bec d’argent a chanté, j’ai cru que tu allais répondre. Mais tu n’as pas  répondu.Alors elle est venue. La fille brumeuse. Elle portait mes secrets dans ses poches.Elle m’a tendu un mot : « Cristal ». Il s’est collé à mon palais comme un éclat d’hiver. Depuis, je parle avec précaution.Depuis, chaque mot que je ne dis pas me grandit. Cendre Je ne cherchais pas ses yeux. Je fuyais les miens.Je marchais parce qu’il fallait marcher. À chaque pas, je croyais m’éloigner du cri.Mais la terre était molle, pâteuse. Elle suintait comme une plaie mal refermée. Les histoires anciennes nous suivaient à la trace. Elles rampaient dans les racines, coulaient le long des branches.Je voyais des bulles éclater dans la boue, pleines de visages flous, de voix étouffées.Tout ce que je ne voulais plus entendre. Tout ce qui collait aux chaussures de l’oubli. Et puis il y eut l’oiseau. Muet d’abord. Puis chantant une phrase incomplète. Je reconnus la mélodie :c’était celle de nos jeux d’enfants, quand on croyait encore que rien ne mourait. Elle est venue. Elle était faite de rien, de brume et de nerfs, et pourtant, elle pesait.Elle m’a donné un mot : « Cendre ». Il avait le goût d’un adieu qu’on garde dans la bouche.Je l’ai avalé. Depuis, je deviens transparente. Le narrateur Ils marchaient dans le même paysage, mais ne se voyaient plus.Cristal avait la mémoire fragile. Cendre, la mémoire trop lourde.Entre eux, le marais faisait son travail de silence. Il avalait les cris, recrachait les images. Je les observais de loin, comme on lit une carte sans légende.Le sol retenait leurs empreintes, mais refusait de les suivre.Ils croisaient les mêmes arbres, les mêmes oiseaux muets,mais chacun les entendait différemment. C’était un territoire aux langues multiples.Ils ne marchaient pas dans le même conte ou bien ne le savaient-ils pas. Quand la fille de brume est apparue, j’ai compris que ce n’était pas un piège,mais une épreuve douce, une initiation en clair-obscur.Elle ne parlait pas vraiment, elle murmurait dans les os.Je la vis leur donner un mot à chacun — des mots faits pour tenir le cœur en équilibre. Puis elle disparut, dans un souffle de nuit froissée.Et moi, je restai là, à les regarder continuer.Leur silence disait tout.Leur solitude était pleine.Ils avaient traversé ensemble, leurs ombres ne s’étaient jamais croisées.

Boost #11ter | À travers les ruines

Je suis resté ici quand tout le monde était déjà parti. Ils couraient vers les hauteurs, comme si là-bas il pouvait y avoir quelque chose de neuf. Moi, je n’ai pas bougé. Je suis resté au bord du vide. Ce n’est pas que je n’aie pas eu peur. C’est juste que j’ai su, tout de suite, que ça ne changerait Continuer la lectureBoost #11ter | À travers les ruines

#boost #11ter | La baguette.

Le chandail, il devient trop petit, il faudrait en recommencer un plus grand, Pas l’école, pas l’école, peur, Lui avec sa voiture il peut bien attendre, ou détricoter celui-là pour récupérer la laine, alors attendre le printemps, que les saints de glace soient passés, être sûr qu’il n’y aura plus de gelée matinale, le klaxon ça énerve les bêtes, après Continuer la lecture#boost #11ter | La baguette.

#boost #11ter | Draeger versus Faulkner, éclater le nous

– sommaire général du cycle;_ sur Patreon, téléchargement extrait de Manuela Draeger, Arrêt sur enfance, plus inscription et publier vos contributions, plus Zooms etc.);_ contributions à envoyer par mail jusque 19/20 mai ! «Nous marchions dans la nuit» : infime mais radical décalage initié par le «nous» des narrateurs croisés du «Arrêt sur enfance» signé Manuela Draeger. Tout d’abord, nous avons retenu la Continuer la lecture#boost #11ter | Draeger versus Faulkner, éclater le nous

#Boost #011 (Bis) – Nous.

Nos corps s’évitaient. Tout au long de la nuit, nous nous étions interrogés sur ce nous qui nous liait et avions à peine dormi. Tu me reprochais de me poser continuellement des questions inutiles sur notre relation et je t’en voulais de ne même pas les penser. Tu me répondais que tu n’avais aucune raison de remettre en question ce Continuer la lecture#Boost #011 (Bis) – Nous.

#mardis – 6 mai 2025 | Un si profond silence

Tu es arrivé par la grand route. Il pleuvait. Tes cheveux collaient à ton visage assombri par une barbe de plusieurs jours. Tu serrais fort dans tes mains une valise que tu avais fermée pauvrement, à l’aide d’une corde.Quand tu nous as aperçus, tu as voulu rebrousser chemin, tu as tourné les talons mais il n’y avait nulle part où Continuer la lecture#mardis – 6 mai 2025 | Un si profond silence

#boost #11 | Passage des perdus

Le jour ne viendrait pas. Cette certitude grandissait en nous au fur et à mesure de notre avancée. La nuit se faisait plus dense à chaque pas. Plus noire. Il fallait écarter les souvenirs pour deviner les obstacles que la ruse urbaine dresse sur le passage desperdus. Plus un rai de lumière. Pas même le tremblement d’un bec de gaz. – Je Continuer la lecture#boost #11 | Passage des perdus

#boost 11bis | les bruits dormants

Nous sursautâmes – nous venions juste de nous endormir – et nous nous levâmes. Je soulevai mon corps assoupi, pesant, il ne fallait pas rester là, abandonnée dans le sommeil, à la merci de. Alors je portai mon corps lourd et flottant avec un début de rêve blotti contre mon torse. Comme chaque nuit, je descendis l’escalier de bois en Continuer la lecture#boost 11bis | les bruits dormants

#boost#11bis, Manuela Drager, après (Déluge suite)

La pluie avait cessé et le soleil brûlait. On ne pouvait plus rester sous la tente entre les râles des vieux et les cris des plus p’tits. Une forte odeur d’humains nous prenait à la gorge. Les sauveteurs ramenaient tous les jours des retardataires qui s’étaient réfugiés dans leur maison au dernier étage et qui n’avaient plus ni eau, ni Continuer la lecture#boost#11bis, Manuela Drager, après (Déluge suite)

#boost #11bis | en chantant

Nous marchions aveugles et debout, dressés presque, nous marchions en silence, reprenant l’habitude de nous parler à nous-mêmes, nous invectiver nous-mêmes, nous rassurer nous-mêmes et finalement laissant fuser nos pensées désordonnées et absurdes que nous ne comprenions pas nous-mêmes. La nuit vide nous enfouissait sous sa peau épaisse, nos mains hagardes fouillaient son noir, espérant un contact, une chose, un Continuer la lecture#boost #11bis | en chantant