Sans retour

Au début, c’était comme un plaisanterie, un petit terrain qu’il convoite sur la ferme de son voisin, Vincent, et où il voudrait construire un établissement commercial, un café, pourquoi pas ? Il y passe des dizaines de fois, en apprécie les dimensions, les vertus, les promesses. Et il regrette que ce terrain ne se trouve pas sur sa propriété, que sa ferme à lui soit emprisonnée entre deux autres fermes, sans largeur et sans horizon. Il lui faut convaincre son voisin de le vendre. Un café est un bien essentiel, existe pour servir toute la communauté, c’est une source infinie de bienfaits, toute sorte de gens y viendraient se distraire, amorcer ou clore une affaire, rencontrer des inconnus ; les touristes, les voyageurs, les pèlerins en profiteraient pour faire une halte. Contre toutes les attentes et tous les espoirs, Vincent ne veut pas vendre. Ce terrain en friche depuis plus de cinq ans lui est absolument nécessaire. Mais nécessaire à quoi, bon sang ? Il renouvelle son offre, cette fois-ci misant plus haut. Nouveau refus. Et, comme pour prouver l’absolue nécessité de ce terrain, Vincent commence à y faire pousser des plantes fourragères, dont il n’a pas besoin évidemment. Vincent n’est pas né fermier et il n’a pas l’intention de le devenir. Il s’obstine sur la traite manuelle, s’empêtre dans les meules de foin, ses machines agricoles sont archaïques. Parfois on dirait même qu’il se plait à jouer aux agriculteurs. Au village, on l’appelle Tout-Vent parce qu’il semble aller où le vent le mène. Léger comme une plume. Ce refus incompréhensible est comme un affront fait à son voisin le plus proche, celui qui n’hésite pas à lui donner un coup de main quand il est dans le besoin. Vincent, maintenant, ne semble même pas prendre au sérieux les propositions qu’il lui fait. Il se borne à le regarder et à sourire. C’est ce sourire qui le tue. Il croit y percevoir une espèce de raillerie, comme si l’autre le narguait. Il ne supporte pas cet air de supériorité morale qu’il croit y discerner, comme s’il  lui disait : je ne suis pas comme toi, n’essaie pas de me comprendre. Et puis, surtout : laisse-moi tranquille. Petit à petit, l’affaire du terrain est devenue sujet interdit entre eux. Plus un mot. Il essaie de se résigner à ce simple fait. Essaie de continuer son travail. Poursuivre ses affaires, les champs, le bétail. Le cœur n’y est qu’à moitié. De l’autre côté de la clôture, Vincent vit distraitement, comme toujours. Entre ses enfants qui galopent en tous sens à travers les champs, se jetant des mottes de foin à la figure, criant à pleins poumons, et leur père qui s’amuse à l’agriculture, il n’y voit grande différence. Des gamins. Il l’aperçoit à distance ramenant du terrain convoité un lourd chargement de fourrage qu’il case tant bien que mal dans sa grange. Le fourrage n’est même pas tout à fait sec. Grand bien lui fasse ! Vincent le salue au loin ; il doit avoir ce sourire idiot aux lèvres. Lui, il lui tourne le dos, dégouté. Les mois défilent, puis un soir au village la nouvelle apprise par hasard. Vincent a vendu son fichu bout de terre à un investisseur. On va y construire un magasin de pneus, y installer une pombe à essence et un petit bistrot. Il veut à tout prix savoir la vérité, exiger de l’autre une justification plausible. Vincent le regarde avec de yeux ahuris. Il avait complètement oublié cette affaire, d’ailleurs il pensait qu’il ne le voulait plus ce terrain. Un tas de contradictions qu’il écoute en sentant la colère et l’humiliation monter en lui. C’est comme ça qu’il pense s’en tirer, une pirouette et la vie continue, pépère. Une envie démente de lui arracher du visage ce foutu sourire. Cela commence par un simple détail. Ce qui suit est un mélange de rage et d’aveuglement. Cette mémoire, pourtant si précise en ce qui concerne tout ce qui est arrivé avant et après, le trahit juste au moment où il voudrait rejoindre le geste exact qui a tout provoqué. Il ne sait comment il est entré dans le lieu maudit, comment il s’est pris pour déclencher la première étincelle, comment il en est sorti. Il se souvient simplement d’être là, sur la colline, ses pieds vissés au sol, regardant au loin la grange en flammes. Le sentiment d’horreur est venu à travers les cris angoissés de la foule, résonnant au creux de la vallée, lui disant que ce qu’il n’aurait jamais pu prévoir. Quelqu’un se trouvait dans la grange au moment de l’incendie. Son sang congelant dans les veines, son cœur s’arrêtant tout à coup de battre, une stupéfaction béante pétrifiant son corps. Il lui faut quelques secondes, une éternité pour comprendre. Il se voit agenouillé dans l’herbe, en spectateur de son propre désastre, les mains agrippées à la terre, un nuage venant dangereusement dans sa direction qui bientôt l’enveloppe dans sa grisaille, alors qu’il veut absolument maintenir les yeux rivés sur l’amas de poutres fumantes, cette carcasse noire qui restera pour toujours la preuve du geste irréparable dicté par sa rage enfantine et absurde, un geste qui le définira à jamais, qui s’ancrera dans sa peau comme un tatouage, la marque des déchus et des proscrits. Il sent un cri s’emparer de sa gorge, l’étouffer de douleur, lui qui n’a jamais su parler, qui a toujours laissé les mots le ronger comme de la vermine, le nuage passe lentement, la fumée le rejoint blanche comme  l’âme qu’elle emmène, il sent qu’on le soulève, qu’on l’aide à marcher, mais il veut rester là, il sait que son ombre, son souffle vont rester là au ras du sol, il respire cette odeur de brulé qui s’accumule, il trébuche, se relève, hésite, se presse contre l’immédiat, s’accroche au moindre détail pour pouvoir continuer, puis la douleur à nouveau, le hurlement qui reste dans la poitrine, des gouttes de sueur gelée sur ses lèvres, il voudrait courir, mais soudain il revoit l’endroit de la dernière dispute, le sol a sûrement encore l’empreinte de ses pieds, il veut aller voir, se rappeler, saisir ce moment qui pourrait peut-être le rescaper du malheur, gommer la faute, tout recommencer autrement. Il suit des yeux le paysage, sa maison au loin vidée de lui, ses bêtes broutant interminablement dociles, le chemin menant au village, le terrain en pente douce vers la départementale, le terrain des rêves vers le soleil couchant, le terrain de l’envie et de la haine, les feuilles des peupliers s’agitent, la rivière est une fissure qu’on devine par la grande ligne des roseaux, un point minuscule noir avance sur le talus, c’est vers ce point qu’il dirige son regard, il le fixe tellement qu’il cesse de le voir, mais il sait qu’il est là, qu’il va bientôt arriver dans ses bottes boueuses, ses jambes maigres sortant des pantalons trop courts, la tête tournée de côté comme un pantin de foire. Il est là tout près, encore, il est là près de lui, et sourit.Après, après, après… il n’y a que détresse, une plaie jamais refermée, le cauchemar revisité, les images comme un poison mortel assaillant sa mémoire, désordonnées, sauvages, puis formant un cercle chaque fois plus étroit autour de la première douleur. Un pan de vie qui s’écroule. Un visage sans rides lui seyant à merveille.

Codicille : J’ai conscience de ne pas avoir respecté la consigne, l’effondrement décrit est celui du personnage, pas celui du texte. Impression d’avoir trahi le personnage en révélant son secret.

A propos de Helena Barroso

Je vis à Lisbonne, mais il est peut-être temps de partir à nouveau et d'aller découvrir d'autres parages. Je suis professeure depuis près de trente ans, si bien que je commence à penser qu'autre chose serait une bonne chose à faire. Je peux dire que déménagement me définirait plutôt bien.

8 commentaires à propos de “Sans retour”

  1. il y a un livre (cité dans la sentimenthèque, il me semble) Ethan Frome (Edith Wharton – Roselyne Cazenave le cite)) qui fait le même effet (la même ambiance, le même genre – un peu parce que c’est il y a bien longtemps – qui ressemble aussi à celle des Moissons du ciel) – cette affaire de secret aussi – formidable (merci)

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