#L6 | seule et seul – l’ongle et le couteau

J'ai commencé à poser les textes #L dans un fichier unique sur pages, où je travaille beaucoup la forme : le jeu des polices, des tailles et des volumes sur ce fichier rend le dépôt ici incongru, pas très juste. En revanche ici il y a les images, moins présentes sur le fichier... Alors j'hésite mais c'est peut-être le dernier post #L. La suite sur PDF... peut-être. 

Seule

Se ronger un ongle. Et plus exactement extirper la minuscule peau qui dépasse dont elle sait depuis peu qu’on l’appelle cuticule. Elle s’assèche et rebique, filerait un collant de nylon en un rien de temps. Elle ne met pas de collant de toutes façons. Tenter de pincer, donc, cette pointe morte entre les dents. Une fois la prise assurée, ne pas tirer trop fort, un lambeau entier serait arraché jusqu’au sang, comme avant, ce serait le début d’un carnage sur les autres doigts, comme avant, elle se noierait dans la jouissance baveuse de l’égalisation de la douleur, comme avant. Elle renonce, soupire, allume une cigarette, s’abandonne à son rythme en croyant se détendre, trompe le temps là, encore, depuis le repli entre sa bouche et ses mains. La bouche fait si peu de choses comparée aux mains, se dit-elle soudain. La bouche mange, vomit et profère essentiellement, souffle et siffle parfois, mord, ronge, serre plus rarement, grimace, sourit, tremble, embrase, bise, lèche, suce et salive. Elle ne saura jamais ranger, écrire, inscrire, broder, noter, annoter, frotter, feuilleter, coller, cueillir, plaquer, dessiner, griffonner, prendre, lâcher, tenir, pincer, ouvrir, fermer, éteindre, allumer, poser, beurrer, tartiner, remuer, modeler, composer, éponger, gratter, masser, épiler, piler, empiler, nettoyer, couper, découper, trier, filer, enfiler, sécher, lacérer, griffer, enfourcher, cliquer, naviguer, tapoter, enfiler, brosser, curer, récurer, caresser, marteler, limer, polir… Mais sans bouche, est-ce que les mains sauraient encore faire tout cela?

Natalia Kulkaa, 2021

Seul

Il a passé la nuit à la lisière de la forêt, juste avant la ligne. Il affûte le couteau la bouche sèche, croise son regard froissé dans la lame, se trouve vieux l’espace d’un minuscule instant. Autour de lui sous la lande désolée poussent quelques reliefs mousseux et dodus. S’il était un géant, il s’y roulerait volontiers, piétinerait deux ou trois villes, shooterait dans un phare, saccagerait une gare, embrocherait un lapin pour s’en servir de coton-tige. Il n’est pas un géant. Mais il a un couteau. Poignarder quelqu’un? Oui. Non, quand même pas. Si. Au fond, pourquoi se contrôler? Il doit faire quelque chose avec sa colère. S’il a trouvé ce couteau dans la forêt c’est pour s’en servir. Il le plante soudain dans la terre sèche, le fait pivoter, la lame s’enfonce, les fourmis y croisent leurs reflets tandis que leur terrain s’éboule. Ses cheveux perlent une sueur fraiche qui retombe en pluie salée sur les petites foules paniquées, il les disperse de la pointe, elles s’organisent à une vitesse qui le sidère. Pour elles, il est un géant perturbateur parmi d’autres. Il ne les empêche pas de continuer leur chemin. Ce sera plus long, ce sera plus ardu, elles s’en foutent. Elles font ce qu’elles doivent faire. A qui appartient ce couteau? Quel est son parcours? Il l’affûte à nouveau contre un cailloux planté là. Au fait, où a-t-il appris à affûter une lame?

Peinture populaire indienne, 1589

A propos de Lisa DIEZ

Chercheuse polyvalente, sorte d'artiste tout-terrain. Site en construction : www.atelierdiez.com

3 commentaires à propos de “#L6 | seule et seul – l’ongle et le couteau”

  1. Rétroliens : #L10 | Seule – l’auriculaire – Tiers Livre, explorations écriture

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