#P 2 | sur la route

en voiture, on y va, sur la route, la route étroite, le bitume, sur le bitume la chaleur, la chaleur autour, le macadam suinte des mirages, l’asphalte, au-dessus la brume, au-dessus l’orage, fatalement la pluie, la pluie d’été, la pluie en flaques, sur la route des flaques, des flaques d’odeurs, l’enrobé tiède sous la pluie, le pétrichor, les yeux rivés sur la route, la route le long des golfes, à travers le maquis, la route à travers l’abrupt des roches, des schistes, sous les tunnels, la route tourne, Borgo, Barchetta, Ponte Nuovo, Canaghia, la route monte, sinue, divague, la route sauvage à travers les arbres, à travers les chênes, les châtaigniers, la Castagniccia, le Deçà des Monts, la route lascive en ascension lente, les lacets, lentement, les boucles, les cols, le virage en épingle à cheveux, les mains accrochées à la portière, au bord le vide, le ravin, en contrebas les carcasses, en bas la rouille des épaves, le métal froissé, les gisants, les mains longues et fines sur le volant, sur le levier de vitesses, vite trop vite, à fond de cale, la vitesse au compteur, la jauge, le tableau de bord, le cadran, l’aiguille, les oscillations, les kilomètres, le décompte, l’allume cigare, le grésillement de la cigarette sur la pastille de feu vif, l’air chargé de fumée, l’habitacle odorant, le goudron, ça tourne, des volutes, ça danse, ça gitane, ça fume, ça écœure, de la musique, la voix de Nina Simone, ain’t no go, ça va vite sur la route, elle tourne, le cœur soulevé, la vitre ouverte le visage au vent, le vent dans les cheveux, l’ivresse, l’avant-bras accoudé sur la portière, le bracelet-montre en métal argenté, la peau mate autour, le klaxon, le sursaut, la peur, les jambes serrées, freiner, les pieds au plancher on freine, on freine, on écrase les grains de sable pris dans les fibres de l’habitacle, un refuge. La nuit tombe, la nuit tombe sur la route, l’obscur gagne du terrain, redoutable, l’inquiétude empêche le sommeil, on allume les phares, les phares traversent le rideau des arbres, les phares aveuglent, les phares luisent sur la route, les yeux se ferment sur la route, les yeux luttent, la route s’amollit comme un ruban silencieux, la route une artère molle, la route plate, on n’entend plus la voix de Nina Simone, on entend seulement la petite chanson, celle qu’on se chante à voix basse pour oublier la route, l’inquiétude que ça nous fait d’être sur la route la nuit avec les phares qu’on devine au loin, bientôt on croisera une voiture sur la route étroite, on pense au vide, vertige, gouffre, et puis le son du clignotant, bientôt on va quitter la route, on prendra le sentier, le petit chemin de terre, les graviers crisseront sous les roues

A propos de Caroline Diaz

Née un premier janvier à Alger, enfant voyageuse malgré moi. Formée à la couleur et au motif, plusieurs participations à la revue D’ici là. Je commence à écrire en 2018 en menant un travail à partir de photographies de mon père disparu, en attente de publication. Depuis j’explore la mémoire familiale. mon blog : https://lesheurescreuses.net/

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