InTropspection

J’ai forcé le passage avec ma tête de sumo dit-on. Du commencement rien. Ce sont leurs mots. Leurs souvenirs. Leurs photos. 

J’ai crié à pleins poumons, dit-on. Elle m’avait vu monter à la vie avait-elle dit. Quelques jours encore, juste avant, quand elle mourait, elle l’avait dit. Ta tête brune monter à la vie, elle avait dit.  

J’ai pris toute la place dans les bras dit-on et la photographie le dit aussi. Grande, ronde, les épaules duveteuses. J’avais la bouche en toit de maison, les yeux bridés. 

J’ai été un gros bébé avec des jambes à rallonge. Dit-on.

J’ai été fille et pas garçon. 

J’ai mangé et dormi. Bu d’une traite, la nuit et le jour. Avec joie dit-on. Ce biberon de minuit c’est lui qui le donnait. Ce grand père qui sortait du théâtre, dit-on, me le donnait. Je le buvais avec joie. 

A leur santé j’ai bu. 

J’ai mu mes orteils et mes doigts, déjà forts longs.

J’ai joué à l’écho avec leurs voix, dit-on. Et babillé et rit.

J’ai grandi vite et sans histoire. Parlé. Marché. L’air heureux, dit-on. 

J’ai trainé, mâchouillé un bout de pilou jaune de ça je me souviens et du ruban entortillé à mon genou. De lui je me souviens. À lui les premiers mots. On ne me l’a pas dit, de ça je me souviens. 

J’ai écouté. J’ai regardé. Appris à lire et à écrire. J’ai dessiné et modelé. Je me suis couverte de couleurs. 

J’ai sauté pardessus les lignes et par-dessus les flaques. 

J’ai interrogé. Je n’ai pas toujours levé le doigt ni tourné ma langue dans ma bouche avant de parler. 

J’ai su bien après ce que j’avais su bien avant. 

Je me suis couverte d’écailles. J’ai eu peur dans le noir. J’ai scruté l’obscurité. J’ai vu le diable en personne. 

J’ai lu des contes à dormir debout pour m’endormir. Longtemps je n’ai pas dormi de bonne heure. J’ai crains le crépuscule. Embrassé l’aube. 

J’ai porté des perruques courtes. Joué au garçon. Ecrasé des gars au bras de fer. Bataillé à la récré. J’ai aimé mon frère et j’ai choisi ma sœur.   

J’ai pris des trains. J’ai conduit au long cours. Aimé un russe qui n’était pas marin. Joué de la flûte traversière avec les pieds. Appris un prélude de Bach à l’oreille au piano juste pour qu’il me regarde. 

J’ai posé nu. J’ai peint des nus. J’ai peint des poissons couverts de vermine. J’ai peint mon reflet dans la glace. J’ai aimé ce que je ne comprenais pas, Hegel, mais pas Kant. 

J’ai lu enfance de Nathalie Sarraute. 

A propos de Nathalie Holt

Rêve de peinture. Pose et dessine à la Grande Chaumière. Entre aux beaux arts avec un dossier fait la nuit. Rôde à la Sorbonne : trois ans de philosophie. 1981 premier décor de théâtre. Se prend au jeu. S'appuie sur la mémoire des studios et plateaux de l'enfance. Vue rétrospective et oblique. Enfant de la balle. Apprend son métier sur le tas. Ne peint plus que des maquettes ou des murs plus hauts qu'elle. 30 ans de théâtre. Se promène avec un appareil photo, argentique puis numérique, tout en manuel, sans technique.

5 commentaires à propos de “InTropspection”

  1. « J’ai lu des contes à dormir debout pour m’endormir. Longtemps je n’ai pas dormi de bonne heure. J’ai crains le crépuscule. Embrassé l’aube. »

    J’aurais pu l’écrire tant je m’y reconnais. Et « Enfance » de Sarraute! oui!

  2. en retard mais de retour, m’étais ennuyée de cette voix, la vôtre, qui me parle à l’oreille, j’aime toujours autant, merci