Visages pourfendus

Il portait son visage de tous les jours, celui qui passe partout. La peau molle juste plus tendue sur le nez, les yeux posés comme deux jaunes d’œuf dans une assiette, tremblotants, visqueux et vitreux, les lèvres inexpressives et décolorées. Quelques cheveux en encadrement qui s’animaient au gré de courants d’air, de bises ou du vent. Allure d’antennes noires parfois. Du rythme enfin ! Pourtant une fois une étrange observation dans une gare où elle l’avait aperçu. Une ligne fine traversait son visage verticalement. Tantôt très claire tantôt rougeâtre. Animée de soubresauts brusques ou de vaguelettes. Visage singulier alors qui l’intrigua. Elle l’avait suivi. Mais il lui avait échappé. Dans un marché, nouvelle rencontre, la ligne verticale était bleue, maladive, plus large avec des boursouflures. Une autre fois dans un parking, derrière un pilier, la tête baissée, le visage caché des deux mains. Puis il s’était relevé sans apercevoir celle qui le scrutait. Elle avait retenu avec force le cri qui poussait en elle. Le visage avec de subtils craquements comme une bûche fendue par un coin s’était ouvert sur toute la ligne auparavant observée et toute palpitante et rougeoyante elle laissait apparaître des formes molles puis plus fermes. Révélation progressive en quelques minutes d’un visage plus jeune. Le sien dans un autre âge. Une autre fois, assis seul sur un banc elle l’avait aperçu avec un visage plus vieux qu’à l’ordinaire, beaucoup plus vieux. Visage fractal, vertigineux car elle n’arrivait plus à compter le nombre de ses transformations, elle les épiait, en était obsédée, fascinée. D’où venait cet homme qui changeait de visage, qui adoptait les visages de tous les âges de sa vie. Le dernier, la dernière fois qu’elle l’a vu, elle l’a trouvé au fond d’un local désaffecté où elle aimait flâner les jours de mélancolie. Il était là, avachi, appuyé lourdement sur le dossier d’une banquette rouge en lambeaux, pâle, les yeux vides, la bouche entrouverte, figée, aucun son, bientôt les chuintements des gaz de la mort en sortiraient.

Souvent, elle a la sensation d’avoir plusieurs visages qui grouillent sous la face du jour. Elle épie alors le moindre changement de couleur, la moindre modification. Aujourd’hui, elle remarque le début d’une ligne très fine qui apparaît à partir du haut du front. Alors au fil des heures ou des minutes qui suivent, elle observe la ligne qui s’entrouvre. Elle comprend les cohabitations intérieures qui se révèlent malgré elle ou sur des demandes expresses. Alors elle sait qu’elle peut plus facilement les repérer chez les proches mais elle se dit qu’avec les inconnus rencontrés et avec lesquels elle entre en relation, elle ne sait avec lequel de leur âge elle est en rapport. Quelle tristesse de recourir à la chirurgie dite esthétique qui veut arbitrairement figer un visage qui ne pourra plus s’exprimer dans son authenticité. Au contraire il prendra la forme d’une grimace de plus en plus grotesque.

—Quel visage as-tu ouvert aujourd’hui ?

—Celui qui est passe partout, inexpressif, celui où on trouve ce que l’on cherche.

—Quel adoptes-tu dans des circonstances particulières ?

—Celui qui s’harmonise avec elles ou au contraire qui s’affirme en opposition.

—Quel âge préfères-tu exposer ?

—Celui où le sentiment de bonheur était le plus fort, tu sais celui associé à la couleur bleue.

—Quel sera le dernier ?

—Celui que j’aurai choisi de porter ce jour-là !

Le visage ne contemple pas son reflet dans le miroir de la même façon suivant les âges. La vision s’approfondit. D’abord narcissique, le regard effleure seulement le miroir. Tout est tourné vers lui. Il en retire indifférence, jubilation ou exaspération. Le temps passant, libéré de sa superficialité, il se fraie un chemin en abyme et finit par traverser le miroir.

—Combien passes-tu de temps chaque jour à t’occuper de ton visage ?

—Plus que tu ne le supposes ! Inspecte les armoires et tu y découvriras des tas de bouteilles, coffrets, emplis de crèmes, poudres et parfums.

—Qu’essaies-tu de conjurer ?

—Le temps linéaire bien sûr, tu sais, celui qui nous désagrège à partir de 25 ans !

—Crois-tu vraiment au pouvoir magique de tes onguents ?

—Non, à peine, le temps passé à s’illusionner !

—Les années s’accumulent, tu plonges dans la vieillesse, vas-tu persister ou assumer ?

—Je m’entraîne à me déplacer dans d’autres temps, des temps sphériques, des temps qui disparaissent et reviennent, peau tendue­—distendue—retendue, œil vif—paupière affaissée—œil très bleu, bouche coins relevés—commissures tombantes—sourire enjôleur, cheveux flamboyants—amaigris—redensifiés, oreilles percées séductrices—oreilles percées affaissées—oreilles percées redressées…

—Dans quel temps seras-tu le dernier jour ?

 

A propos de Huguette Albernhe

Ancienne universitaire à Montpellier en langage et communication et psychologie sociale. Je suis passionnée par l'histoire de l'écriture, la littérature et l'écriture. Ai rejoint l'atelier de FB en juin 2018 et ma vie a changé ! Ni site, ni blog, ni video, mais qui sait , un jour peut-être ! Je vis actuellement à Nice.

8 commentaires à propos de “Visages pourfendus”

  1. Vous donnez, Françoise, une orientation à ce texte que je n’avais pas perçue ! Merci de votre lecture.

  2. Il est très intrigant ce premier personnage avec son visage en peaux d’oignon ! Ah si on pouvait se dépiauter ainsi des successifs visages de notre vie, pour retrouver enfin le premier, tout beau tout frais !

    • Il m’intrigue moi aussi ! Vais-je le retrouver plus tard ?
      L’écriture n’est-elle pas ce dépiautage de nos visages successifs ?

  3. Waouw, superbe texte.
    Et il y a en dedans la souffrance de l’apparence physique, celle qui éloigne de soi, celle qui cherche à s’accommoder du devoir d’un visage toujours plus parfait pour l’autre, et ces pourquoi, ce quand accepteras-tu de, la vieillesse comment elle est vécue.