Zone

Elle ferme les yeux un pied devant l’autre elle voit l’homme ivre zigzagant jusqu’à la chute cataleptique un sac de jute gavé de son poids mort sur la dalle c’est Toulon du côté de la rade et le stade juste à gauche Rugby à 15  un sacré club à ce qu’on dit les cris les hourras les russes bourrés qui zonent les filles en élasthanne fluo S’ils sont marins ces russes ? et ce parfum de rascasse de friture d’ail pilé ce parfum de vase de Gasoil de monoï de mer de large et l’homme à terre sur le ciment couvert de caillasse de tessons de froissures de métal de capsules calligraphiées de mégots de lambeaux même un string et l’aiguille comme un trait d’acide à recoudre les filets et les bâches l’herbe même ici elle pousse l’herbe repousse le ciment elle repousse le béton le gravier le dur le meuble elle détoure les rebuts de fonte les ancres et les chaînes elle repousserait n’importe quoi l’herbe peroxydée du port L’herbe repoussait disait -il l’herbe sous la cendre elle repoussait disait le père  le disait qui avait vu les corps comme des sacs de jute empilés et les liserons du printemps asphyxié qui avait vu elle ferme les yeux Mort dit la fille décédé elle dit à 13h45 on lui tend l’écharpe et la mallette une fille belle comme ou comme de glace ou comme la fille tenant l’écharpe et la mallette Elle les bras gourds les bras morts Pardon Ne vous inquiétez pas on va ramasser les crayons les papiers les photographies sur le lino bleu gris de grains gris bleus sur fond grège javellisé des auréoles des marbrures des taches frottées de soupe de pu d’urine de sang des taches frottées à mort elle ferme les yeux  elle voit l’homme le sac d’homme sur la dalle cataleptique du port et le gardien dans la tenue réglementaire elle voit les sandales caoutchouteuses et la torche du gardien braquée sur l’homme elle voit les chaussures du flic dans le halo les chaussures réglementaires du flic dans la halo comme une poursuite de cirque ou de cabaret On doit pouvoir courir loin courir vite avec les chaussures réglementaires du flic de grands pieds du 45 au moins elle voit la voiture garée devant les grilles du parking elle voit les lueurs du gyrophare Un pneu Ils l’ont crevé dit le flic Pendant le match sur l’écran au Palmier il dit le temps d’un burger et d’une mousse au bar avec les filles avec la fille au sous sol C’est pas réglementaire OH tu vas te taire Au cinquième essai derrière Le palmier les chants les cris les hourras le pneu avant droit à coups de lames ou de pic  l’ont crevé  sur la dalle de la rade elle voit l’homme elle voit le flic elle voit l’homme et  le gardien elle voit le gyrophare et les ombres deux autres flics penchés sur le crique sortent jamais seuls font le boulot à plusieurs les flics et les portes du parking un treillis de métal s’ouvrent un coup du vent pas le Mistral on lui avait dit Allez pas monter là haut quand ça souffle on lui avait dit de ne pas sortir pour voir la rade d’en haut C’est si beau  mais avec le Mistral monter serait dangereux avaient-ils dit le jour où c’est arrivé elle le savait qu’il ne fallait pas ce jour là et la cabine rouge une breloque vide pendue au câble jours de Mistral c’est fermé verrouillé interdit les pins les genets les buissons échevelés les éboulis de roche et l’eau qui se soulève en bas loin dans la rade cette grande lessive d’écume de voiles d’amers d’huile et de coques Elle voit l’homme dans le rond de la torche de l’encre a coulé sur les yeux elle voit l’homme cataleptique et l’ombre a coulé dans les yeux comme de l’encre dans les yeux de l’homme elle voit les Haix Black Eagle Atletic ou les Haix Ranger du flic et les Méduses caoutchouteuses du gardien ses orteils muselés elle les voit dans  la poursuite immobile tout autour remue l’eau du port le bouillon mazouté du port bout c’est le vent en saillies il claque il remue il fauche il retourne un tintamarre de cable de métal de auvent de coques de casiers de volets de bâches puis c’est le silence et le ciel impassible uni noir ourlé de lueurs oranger des lueurs de paquebots de terrasses de boulevard Vas pas le toucher il est couvert de mazout dit le flic même avec les gants et la pelle vas pas le toucher Il y passera  de toute façon À l’accueil a fille a dit de se repérer aux lettres à chaque lettre une couleur Si c’est la réa que vous cherchez? C’est le bleu un R et vous suivez les lignes qui ont la couleur de la lettre avait dit la femme qui ne souriait pas les lignes rouges et bleues se séparaient la bleue à droite au bout du couloir qui sentait la soupe désinfectée J’y toucherais pas si j’étais toi n’oublie pas d’où tu viens et qu’on a toujours fermé les yeux n’oublie pas Elle voit l’homme sur la dalle et le gardien qui s’éloigne et la guérite à l’entrée du parking qui se rapproche dans le halo de la torche Et vous êtes montée quand même Avec un mistral pareil mais c’est de la folie avait dit le taxi qui roulait vers la gare elle l’avait hélé sur le boulevard qui ceinture la ville juste devant l’hôtel un quatre  étoile surclassé ce  hall de marbre avec ses moulures dorées à la feuille ses fauteuils parmes où l’on s’enfonce à se manger les genoux une chambre au cinquième faveur de la direction un balcon face au port et le triple vitrage à cause du boulevard et la clim et la carte de bienvenue avec les lettres en gaufrage signée à la main d’une belle écriture cursive un nom d’emprunt un beau nom qu’elle avait déjà oublié lyrique Italien et les chocolats les fleurs les produits « spa » certifiés bio le peignoir les mules dans la housse de cellophane Une chance que vous vous soyez arrêté elle avait dit au taxi Tous les vols annulés à pied j‘aurais raté le TGV c’est le dernier Je termine ma journée de toute façon c’est ma direction On le balancera à la mer 

A propos de Nathalie Holt

Rêve de peinture. Pose et dessine à la Grande Chaumière. Entre aux beaux arts avec un dossier fait la nuit. Rôde à la Sorbonne : trois ans de philosophie. 1981 premier décor de théâtre. Se prend au jeu. S'appuie sur la mémoire des studios et plateaux de l'enfance. Vue rétrospective et oblique. Enfant de la balle. Apprend son métier sur le tas. Ne peint plus que des maquettes ou des murs plus hauts qu'elle. 30 ans de théâtre. Se promène avec un appareil photo, argentique puis numérique, tout en manuel, sans technique.

5 commentaires à propos de “Zone”

  1. j’aime beaucoup, beaucoup, langue poussée ici on la voit bien, les images sont si vives, cet homme ivre, cette fille belle comme ou comme de glace… wow… cette zone m’interpelle, me parle, je relis encore, merci

  2. images vives oui
    (mais, sourire, un détail : ne dites pas devant un toulonnais ou une toulonnaise, le stade, rugby à 13 je crois – malheureuse ! c’est Mayol un temple et c’est du rugby à 15 et ce fut longtemps un des plus grands clubs français) 🙂
    bon ça n’enlève rien au plaisir de la lecture, passé ce choc

    • Oh merci Brigitte c’est une grave erreur mon frère m’en ferait une histoire mais 13 ça sonnait mieux je crois que je vais corriger quand même