autobiographies #05 | les lieux re-visités.

  1. 1. Clinique Marcel Sembat au 105 avenue Victor Hugo, Boulogne Billancourt, à 10 minutes du métro du nom de l’homme politique. Façade grise entourée de panneaux colorés jaunes, rouges et verts. 2ème étage par l’ascenseur suivi d’un couloir gris, non pas sale et défraichi, non, un joli gris, un gris de ciel avant la pluie. Affiches de cinéma sur les murs, des couloirs aux allures de stars. L’hôpital du cinéma ou le cinéma de l’hôpital. L’odeur du lieu, du propre, des médicaments à prendre, des produits à nettoyer. L’odeur de la mort aussi, le silence, les pleurs feutrés à travers les portes entrouvertes. La chambre, semblable à celle d’une autre, pas de tableau, pas d’images, pas de couleurs. Un vase pour les fleurs. Une plaque au bout du lit avec son nom. Elle arrivait tout juste à la retraite, chanteuse lyrique, une voix, un corps, une présence, belle. Au fil des visites, elle était devenue squelette, une femme squelette, le repas du crabe. Elle regardait dehors pour ne rien oublier. Ne rien oublier, continuer à chanter et à aimer. Mais elle n’a pas pu, brusquement, violemment, elle s’en est allée, sa voix errant dans les limbes du souvenir pour l’éternité.

En réalité, je ne ne le connais pas ce Marcel Sembat mais devrai-je l’avouer ? Hugo, je le connais, pas pour de vrai bien entendu, mais son théâtre, ses personnages féminins que j’aime. Ah la Marie Tudor que j’ai tant aimé jouer ! Ses poèmes et son théâtre en liberté et cette phrase que je ne cesse de lui emprunter ” un mot remplit l’abîme ” – toujours à pied ces 10 minutes de marche, à me préparer pour aller la voir, comment va t’elle être, que vais je lui dire pour la réconforter, que dire dans un hôpital, comment ne pas tomber soi-même ? Politique ou poétique ? Y a t’il de la poétique dans le politique car il y a toujours de la politique dans le poétique. Ca y est, les battements de mon coeur commencent déjà dans l’ascenseur, mais c’est elle qui doit trembler pas moi, moi ça va…La pluie n’est jamais tombée toutes les fois où je suis venue la voir, jamais tombée, toujours le soleil éclatant, comme si la vie voulait l’emmener dans la lumière. Si elle n’était pas si malade, j’en aurai ri qu’elle ait choisi cette clinique, une clinique de stars pour la chanteuse qu’elle était. C’était une clinique pas un hôpital, une clinique au féminin, une clinique pour l’accueillir en son seinça sent pas le propre, pas vraiment, ça pue dans tous les coins, ça sent le lavé, l’hygiène, parfois le rance, mais là quand même c’était bien nettoyé pour accueillir les derniers moments du corps, non pas les derniers, on espérait encore que ce n’était pas les derniers, on continuait à espérer – Oui, c’est cela la mort, cette odeur là – le silence avant la tempête ou comme si le temps s’était arrêté à l’intérieur et seul le bruit des pleurs à travers les portes entrouvertes faisaient sentir que la vie battait toujours mais pas pour l’éternité. pas besoin du mot celle – – toujours les fleurs pour le vase – Son nom. non, je ne le dirai pas, je me le murmure, je l’ai au bout des lèvres, déjà une envie de pleurer me vient en entendant ce prénom que je ne dis plus désormais – Je me demande pourquoi j’ai écrit cette phrase,” arriver à la retraite”. Est ce pour dire qu’elle n’a pas profité de la vie ? Pour dire qu’elle était encore si jeune ? Pour dire qu’elle n’aurait plus à courir le cachet ? Qu’elle pourrait continuer à chanter juste pour le plaisir, pour le temps qui passe, qu’est ce que ce mot retraite ? Qui a envie d’une retraite ? Sa retraite à elle fut définitive, terrible et injuste. Elle s’est retirée du monde complètementJe me souviens la galère que cela avait été pour elle de devenir cette chanteuse lyrique, tellement d’années de travail, de chants, de sacrifices, je me souviens quand on déjeunait ensemble entre nos boulots de serveuse et de secrétaire en rêvant de nos métiers en devenir…une voix, que j’entends encore, un corps, un corps qu’elle gardait sans enfant, n’a jamais eu le temps, pris le temps, trouvé l’amant pour faire l’enfant, elle m’en parlait comme un regret. La femme squelette, cette histoire inuit que j’ai raconté à ton enterrement et malgré les os et malgré tout, tu étais encore si belle, si belle, /e repas du crabe, celui qui t’a bouffé, mangé, terminé toute crue sans que tu puisses l’arrêter, sans que tu en étais avertie, d’un coup, comme ça, à pleine bouche. En fait je ne l’aime pas trop la fin, tu mérites mieux.

2. Clinique Marcel Sembat mais peut être était ce celle de Victor Hugo au 105 avenue Marcel Sembat, je ne me souviens plus très bien, c’était il y a quelque temps déjà. A Boulogne Billancourt, cette banlieue chic à l’ouest de Paris, où déjà l’on peut apercevoir les premiers arbres qui jalonnent le parc en traversant à pied les quelques minutes du métro à la clinique. La première chose qui frappait l’oeil étaient ces panneaux colorés qui ornaient la façade grise du bâtiment ce qui la rendait moins triste d’ailleurs car c’est toujours un peu triste une clinique. L’on préférerait aller boire un thé dans un petit salon ou danser au milieu de la forêt. Mais ces après midis là, c’était toujours à la clinique, avec son ascenseur, son couloir gris, un joli gris d’ailleurs, un gris de ciel avant la pluie. Et à chaque fois qu’il y avait la clinique, il n’y avait pas la pluie, jamais de pluie, seulement le soleil qui illuminait. Sur les murs, des affiches de cinéma aux allures de stars comme pour rêver, s’évader, se faire son cinéma. Le cinéma de la clinique ou la clinique du cinéma ? Mais non, point d’acteurs ou d’actrices dans ce lieu maléfique, mais une chanteuse, une chanteuse lyrique, une voix, un corps, une présence, magnifique. Dans sa chambre comme toutes les autres, sans tableau, sans images, sans couleurs mais avec l’odeur, l’odeur du produit à nettoyer, du médicament à avaler, du silence et des pleurs feutrés à travers les portes entrouvertes. L’odeur de la mort, oui l’odeur de la mort aussi. Et son nom sur la plaque au bout de son lit. Son nom que l’on ne murmure plus, que l’on ne dit plus, que l’on garde au bout des lèvres pour ne pas le laisser s’échapper. Elle était si jeune, aimait chanter, aimait et était aimé. Lui venait la visiter aussi souvent qu’il pouvait, regrettant jusqu’au dernier jour, de ne pas l’avoir arraché à ce lieu avant que celui-ci ne l’arrache à elle. Regrettant de ne pas l’avoir emmené, gardé entre ses bras, embrassé son corps de femme devenue squelette mais dont il aurait recouvert les os de tout son amour, de tous ses baisers.

Mais qu’est ce que l’on s’en fout que c’était de Marcel Sembat ou de Victor Hugo , c’était une clinique voilà tout. C’était il y a quelque temps déjà, oui c’est vrai et en même temps c’est comme hier, parfois c’est comme aujourd’hui. D’ailleurs c’est toujours dans ce parc qu’elle aimait à se promener, s’asseoir sur un banc, respirer un peu l’anxiété qui montait à chaque pas mais quelle étrange expression frapper l’oeil, elle n’est pas si belle finalement cette expression, non ? Oui, c’est toujours un peu triste une clinique, on ne sait jamais trop quoi dire, on a envie de pleurer mais il faut pas le montrer, on a envie de partir mais il faut rester, on est content d’y avoir été mais pendant combien de temps et on pense à la mort, à la sienne, à la notre qui pourrait arriver – Oh oui, se raccrocher à la vie, boire, danser, vivre – Mais ces après midi là, jamais je ne les oublierai, jamais – c’était toujours à la clinique enlever le a – avec son ascenseur, son couloir gris, un joli gris d’ailleurs, un gris de ciel de pluie – j’adore cette phrase, c’est beau d’adorer ce que l’on écrit, que cela vous échappe, vous surprenne cette poésie qui surgit – c’est doux au coeur besoin de cette phrase sur la pluie ? fuir la réalité, des stars et du cinéma pour fuir la réalité, est ce cela être un artiste ? oui maléfique non parce qu’il y a le mal mais l’envers de la naissance, la partie sombre, le bout du chemin, celui que l’on ne veut pas voir, pas affronter mais qu’est ce qui me fait dire qu’elle est comme toutes les autres cette chambre, ai je été en voir d’autres des chambres ? Ai je perçu tous les détails ? – à l’instant où j’écris ces mots, je regarde par ma fenêtre, la pluie torrentielle qui se déverse. Ici, il fait chaud, mes chiens dorment sur mon lit, mon fils va bientôt rentrer elle m’était palpable l’odeur de la mort, je la voyais sur elle, c’était terrible de percevoir cette odeur qui l’accompagnait. Il me fallait sortir pour respirer, sentir que moi j’étais encore en vie, terribleSon nom sur la plaque pour les infirmières, les médecins, qui en voient trop, qui ne se souviennent plus, qui ne travaillent pas les mêmes jours… et que j’ai retrouvé dans un des textes de ce site, le choc de le voir écrit et la douceur de l’échange avec l’auteur qui ne savait pas, ne pouvait pas savoir comme c’est bête ces mots, jeune, vieux, on est tout à la fois, ça dépend des jours, ça dépend des heures, des humeurs, des gens aussi. Toujours un âge à mettre, à poser entre le début et la fin d’une existence –Je me souviens encore de ses mots, s’il l’avait su que c’était vraiment la fin, s’il l’avait su, jamais il ne l’aurai laissé là, loin de lui –

3. Il y avait une clinique, une jolie clinique, d’un gris de ciel avant la pluie mais il n’y avait jamais la pluie, les jours de visite. Il y avait l’ascenseur et le couloir gris. Il y avait le silence et les pleurs feutrés des portes entrouvertes. Il y avait l’odeur du médicament et celui de la mort aussi. Il y avait, elle, si belle, si aimante, sa voix, son corps, sa présence, chanteuse lyrique, magnifique. Il y avait sa vie, qui s’en allait entre les murs, sans tableaux, sans images, avec juste un vase pour les fleurs et son nom sur la plaque au bout de son lit. Il y avait lui, qui l’aimait à la folie, qui aurait voulu l’emmener, attraper son corps squelettique et l’entourer pour l’éternité. Il y avait moi, qui ne l’oublie pas et qui ne l’oubliera jamais.

A propos de Clarence Massiani

J'entre au théâtre dès l'adolescence afin de me donner la parole et dire celle des autres. Je m'aventure au cinéma et à la télévision puis explore l'art de la narration et du collectage de la parole- Depuis 25 ans, je donne corps et voix à tous ces mots à travers des performances, spectacles et écritures littéraires. Publie dans la revue Nectart N°11 en juin 2020 : "l'art de collecter la parole et de rendre visible les invisibles" https://www.cairn.info/revue-nectart-2020-2-page-132.htm www.clarencemassiani.com

5 commentaires à propos de “autobiographies #05 | les lieux re-visités.”

  1. Très fort, vraiment intense… une préférence pour le 1. et le 3. mais surtout la sensation que cela forme un tout, comme autant de visites, un triptyque que les notes irriguent, pourraient irriguer encore plus peut-être… en tout cas une lecture marquante, merci.

  2. Bonsoir Fabienne
    Merci pour ce regard posé sur mes écrits. Et complètement d’accord sur l’analyse du processus, c’est exactement ce que j’ai ressenti.

    Je vous ai lu un peu et j’ai aimé dans votre présentation de vous même le fait que vous soyez encore ébahie d’avoir été publiée – C’est toujours un sentiment tellement compréhensible d’être étonnée de ce qui nous arrive et j’en suis ravie pour vous.

    A bientôt.

  3. Merci infiniment Clarence pour ce texte somptueux, triptyque en errance, le regard en errance la phrase en errance dans le ciel gris de pluie qui recueille la pluie intérieure cachée l’inacceptable le non sens l’inaudible de la souffrance où seul le cri est joie cette survitalité qui danse dans les bois chante et chahute l’inoubliable de la joie qu’il faut garder pour l’amie
    L’amie si magnifiquement chantée ici

Laisser un commentaire