autobiographies #04 | jeanne a cent ans

Jeanne va avoir 100 ans. Des adresses, elle en a, valides ou périmées dans un carnet à onglets a b c d mais rien n’est classé, noms écrits les uns après les autres, carnet où on se retrouve parce qu’on sait qu’on a noté le nom d’untel après la rencontre avec untel et que c’était il y a plus ou moins 20 ans. Cent ans. Julie l’amie photographie adresses et téléphones. Consigne : envoyer une carte avant la date anniversaire à une adresse en Normandie elle y sera. Jeanne va recevoir toutes ces cartes et 100 pivoines, sa fleur.

Vera. Elles s’étaient connues pendant la guerre à Toulouse, la parisienne qui allait épouser un réfugié espagnol et l’émigrée juive qui avait fui la révolution russe et là la folie meurtrière. L’adresse c’est 102-41 65th road, Forest Hills. Ce dont elle se souvient le mieux c’est le petit escalier de brique sur lequel elle s’est fracassée le tibia quand ils sont venus pour la première fois, si pressée de choisir sa chambre et de ne pas laisser la moindre chance à son frère. Début des années 50, ils arrivaient de l’upper west side. Pour y arriver de Manhattan, elle prenait le métro jusqu’à 67th avenue subway station sur Queens Boulevard, descendait la 65th road bordée de jolies maisons identiques collées les unes aux autres. Presque à Yellowstone boulevard, on y était. De La Guardia elle venait en taxi, de Kennedy très rare mais aussi. Dépassant la maison vers l’est, on arrive vite sur 108th street, la rue commerçante et bruissante. la boutique de bagels du matin de bonne heure le lendemain de l’arrivée, saumon fumé, sour cream, salami, pastrami, corned beef, tous ces noms européens et exotiques néanmoins. En suivant Yellowstone Bd ou 108th street vers le sud, on arrive à Forest Hills station et à Austin street, le fromager qui connait tous les fromages du monde, comté, jura, auvergne, de français il ne dit que leurs nom et provenance. Les nouveaux arrivants sont russes. Un jour de Souccot, le voisin a construit une cabane de feuilles sur son balcon qui donne sur le jardin, elle lui a dit qu’elle allait voir les Trois sœurs, il lui a répondu qu’il ne les connaissait pas elle en a ri longtemps. Tchekhov ne devait pas faire partie de ses préoccupations en URSS. Sur Queens boulevard, ils vont au Tower diner très tôt certains soirs plats banals mais tellement chaleureux pour lui de Paris baked stuffed clams, french onion au gratin, texas chili fries. Dans la maison, partout meubles et tableaux en marqueterie. C’est le père très tôt malade qui a tout fabriqué et dessiné les motifs : pologne, shtetl, camps la plupart. Maintenant que la maison est vendue ils sont dispersés un peu partout certains ont fait le chemin inverse, retour vers l’Europe.



Ce qui le fait rêver, c’est le nom cité des fleurs et les noms des rues noms de peintres Corot, Fragonard, Ingres et la trappe dans le plafond au-dessus de l’escalier. C’est rue Delacroix qu’il habite maison jumelée, rêve pour une vie. Au début des années 60 c’était la campagne, cité des fleurs, eugène delacroix, la haie d’aubépine, les vaches dans le pré derrière la maison. Devant côté rue une pelouse traversée d’une allée diagonale bordée de galets. C’est son domaine à elle, un arbre de judée, un sapin, arums, dahlias, rosiers. Tous les ans, derniers jours de vacances, elle organise un ramassage de galets sur la plage, en remplit le coffre de la voiture et ici les dispose autour de l’allée et des massifs. Comme ça, la petite maison du bonheur, la mer sont un peu présentes dans cette banlieue de grande ville. Derrière, quelques légumes, deux cerisiers et les outils dans le garage c’est son domaine à lui, l’adulte. Au rez-de-chaussée, une pièce est toujours fermée ils l’appellent le salon, on n’y va que pour les grandes occasions et gare à celle ou celui qui y entrerait sans patins. Il y a le tourne disque boléro piaf macias neuvième apprenti-sorcier compagnons-de-la-chanson debussy son idole à lui. On n’a jamais su si la cheminée pouvait accueillir une flambée il y fait froid. Un poêle à fuel logé en bas de l’escalier chauffe tout le reste. Son antre à lui, le jeune, est en haut bureau des apprentissages, lit des lectures et presque au-dessus de sa porte, la trappe qui le fait rêver rêves d’enfance une trompette un train électrique des animaux en plomb un costume de clown il est sûr d’avoir vu tout ça ça doit bien rigoler là-haut sous le toit. En bas de cet escalier il, le jeune, l’a vu, l’adulte, pièce d’argent à la main, faisant excuse et lui envie de pleurer ou de hurler souvenir toujours là.


Sur la porte le petit rectangle de cuivre SCOARNEC. Dans le couloir, ce qui prend tout de suite l’odeur qu’on pourrait dire humidité, temps passé mais surtout promesse de tendresse. Une grille de bois amovible occupe une bonne partie du sol on y déversait le charbon qui alimentait, jusqu’au gaz, la cuisinière. Lumière au bout : palmier, figuier et si on s’approche hostias, bergenia, begonias, aspidistra. Une serre où, parfois, une tortue pointe le nez. Au fond une porte que j’aimerais camouflée derrière le lierre et les clématites. A gauche, donnant sur rue, la chambre deux lits et une petite bibliothèque, le Dernier des Mohicans, la Mare au diable, La mission Marchand, Jacques Dumont roman d’un petit paysan de Médéric Charot prix de calcul instruction morale et civique histoire travail manuel pour Hélène Scoarnec 1er aout 1914, Sigrid histoire d’une jeune suédoise le 28 juillet 1913, Germinal. Ces livres-là étaient merveilles de l’enfance et de l’adolescence. Ceux dédicacés de Pierre Loti étaient légende familiale plus lointains. Avant le jardin, ce qu’on appelle buanderie, qui doit l’avoir été mais qui n’est qu’un incroyable capharnaüm. Un escalier de pierre descend à la cave, sur le mur à droite, un garde-manger grillagé sert de frigo, le vrai est placard à la cuisine. Personne ne descend plus jusqu’à la terre battue, tout en bas où il y a trace du charbon jeté du couloir et qu’on devait remonter jusqu’à la cuisine. Un escalier de bois monte à l’étage. En face, la cuisine, cuisinière de fonte bleue, frigo placard. La fenêtre donne sur la serre et le jardin. L’autre porte va à la salle à manger centre de vie. Il y fait doux en toute saison. L’hiver, un poêle à mazout dans la cheminée chauffe doucement, la lumière bleutée de ses flammes éclaire un peu la pièce, l’été, on ferme les volets pour se protéger de la lumière vive de la rue. Une pendule tictaque, un divan sert de canapé, un fauteuil près d’une table ronde. Les soirs, on repousse tout on met une nappe rêche on joue aux dominos. Plus loin, la chambre d’Hélène, douceur, lumière, apparence de tranquillité pour nous enfants, mais plus certainement solitude douleur torture de la vie. Au bout du jardin, donc, la porte, passage dans le mur vers une maison d’ailleurs, de l‘autre côté du miroir maison voyage. Souvenir très lointain d’y être entré années 50, maison abandonnée pas encore musée couloir vitrines objets lumière du jour. Pierre Scoarnec l’a faite maintes fois cette traversée, passant d’un monde à l’autre, du réel au rêve, de Rochefort de la fin du 19ème siècle à une fête moyenâgeuse, de la douce salle à manger à une mosquée ottomane. La maison de Pierre Loti, Pierre S. en a été gardien pendant une quarantaine d’années, y allait tous les matins seul souvent. A quoi pensais-tu, que te disais-tu ? C’est certainement toi qui as passé le plus de temps dans cette maison, qui en connaissais coins et recoins. Quand je vois les photos de sa restauration, comment elle va être belle, je me dis que c’est comme ça que tu la voyais les matins en arrivant.



A propos de bernard dudoignon

Après l'atelier d'été, apprentissage troublant, autobiographie comme fiction, ça me va bien. Ne pas laisser filer le temps, ne pas tout perdre, qu'il reste quelque chose. Vanité inouïe.

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