#10 Pas de mots

Ils ne sont pas allés s’asseoir avec les autres sous les lampes du café. De nouveau, le petit mouvement du garçon, mouvement vif de la tête sur le côté et légèrement en arrière mouvement très bref, à peine perceptible et accompagné d’un demi-sourire surtout avec les yeux. Ils ont retrouvé la pénombre de la petite route goudronnée qui descend vers la mer. Ils ne disent rien, ils marchent. La lune qui s’est levée découpe leurs deux silhouettes comme sur un cache, leurs deux silhouettes prolongées par la crête de la falaise. Ils continuent à ne rien dire après s’être arrêtés au bord, puis il y a le geste du garçon, d’abord vers l’étranger puis la main qui ondule comme un poisson en direction de la mer. L’autre : yeux clos, bouche étirée en un rictus, langue pendante, mains jointes soutenant la tête penchée sur le côté, silence. Dead, dit le garçon. Les morts, au fond de l’eau. Est-ce-que les morts se parlent, au fond de l’eau.. est-ce-qu’ils chantent des hymnes… est-ce-qu’ils sortent par les bulles qui s’échappent de leurs corps, est-ce-qu’ils s’élèvent au-dessus de l’eau, ces vapeurs bleutées qu’on voit, c’est eux, les morts.. au moins, eux s’échappent, ils s’en vont eux, ils s’en vont ailleurs. Le garçon parle vite et en italien. L’étranger ne comprend pas l’Italien, il parle français, (42% des gens parlent français au Cameroun) et quelques mots d’anglais évidemment. Il se tourne tout d’une pièce vers le garçon, comme si les différentes parties de son corps ne pouvaient pas s’articuler séparément, il sourit il dit : I’m alive, I didn’t die. Corps très droit, épaules légèrement rejetées en arrière, cou parfaitement vertical, le visage n’exprime aucune émotion particulière, mais c’est peut-être l’extrême fatigue, l’état au-delà de la fatigue, l’effort fait pour continuer à exister au cœur de la fatigue, tenir debout, tenir droit, qui lui donne cette allure là. Le garçon joint les mains à son tour, les posent contre sa joue, penche la tête, sleep ? L’autre hausse les épaules, il s’assoit, il croise ses jambes sur la terre dure, son regard est loin, il y a autour de lui une zone de solitude irréparable, eh je suis là (c’est le garçon qui parle, en même temps qu’il lui a touché le bras) where you from. L’étranger ne montre pas la mer, il lève les mains vers le ciel, son pays est à une distance telle qu’on ne la mesure pas en kilomètres, far away, Cameroun. Le garçon : en Afrique. L’autre, en français : Oui c’est ça, ça se voit, non, que je suis africain. Africa, Africa, et ses lèvres, sans produire de son, dessinent les mots : come back Africa puis, s’adressant au garçon : Myriam Makeba, tu connais ? Mama Africa. Le garçon ne connaît pas, mais il a entendu le nom, mon père, dit-il, mais il s’arrête là, il ne trouve pas de mots pour aller à la suite, comme effrayé par ces deux mots là qu’il vient de dire, les mots interdits. Le silence revient, il dure assez longtemps, puis de nouveau la voix du garçon : ils ne veulent pas de moi, ici. Je vais partir. Je vais partir d’ici. J’ai des grandes jambes, comme les girafes, les girafes… il se lève, il hausse son mètre quatre vingt sur la pointe de ses pieds, les bras levés, il arrache des feuilles invisibles avec sa bouche, il mâche les feuilles, il fait des grimaces, l’autre rit. J’aime le haut des arbres, j’aime les voir tout petits du haut des arbres, j’ai rien à leur dire, je veux partir sur le scooter, le Bi-ouiz, il mime le scooter VROOOOUM, genoux pliés, penché en avant, les deux mains tournant les poignées pour accélérer, l’étranger baisse la tête. À quoi bon parler à quoi bon, à quoi servent les mots, à trahir à déguiser, les mots sont des agents doubles, triples ou même pire. Des agents infinis. Les mots ne changent rien aux frontières, sur la frontière la vie ne vaut rien, mon petit. Il s’aperçoit qu’il a dit mon petit à ce garçon à peine plus jeune que lui. Un voyage comme celui que j’ai vécu, onze mois, eleven months, il plaque dans l’air ses deux mains ouvertes puis lève le pouce droit onze mois ma jeunesse elle est foutue.

how old are you, dit le garçon,

twenty three.

Me seventeen. Depuis toujours, depuis que je suis petit, je dis non. Ah tu es têtu, dit ma mère, têtu et sans cervelle. Pourquoi elle dit ça. Why ??? Si on est têtu c’est qu’on a une tête donc une cervelle. Comme je dis. La cervelle de mouton fond dans la bouche est-ce-que ma cervelle peut fondre dans ma tête, dans mon crâne ? Dans ce cas, je vais me faire un trou dans le haut de mon crâne et je mangerai ma cervelle avec une petite cuillère. Tu as faim ? Manger ? (geste de la main droite qui tourne devant la bouche comme quelqu’un qui mange à toute vitesse). L’autre secoue la tête : a woman give me to eat. Une rousse ? (le garçon touche ses propres cheveux) C’est ma mère, la seule rousse du village. Mon père était… mon père te ressemble. Tu pourrais être son fils. L’autre rit, parce qu’il ne comprend pas les mots à toute vitesse de la bouche du garçon alors il rit et son visage devient très jeune tout à coup, et doux comme celui d’une femme. Comme le serait celui d’une femme, si les femmes… je vais partir dit le garçon, là-bas il y a des belles filles, il mime les seins, la croupe, il se dandine, des belles filles, l’étranger ne rit plus, il dit en français qu’il vaut mieux être un homme dans ce monde d’hommes, il dit cela avec la douceur toujours là sur sa figure, yeh man, un homme dans ce monde d’hommes, il y a une amertume dans le pli de sa bouche, de nouveau il s’absente dans sa solitude. Le garçon ne sait plus trop quoi dire, en plus il a sommeil, reste là, je vais te chercher une couverture (geste des mains remontant le long du corps jusqu’au menton), une couverture, tu peux dormir là personne ne t’embêtera, sont tous couchés maintenant, je vais te chercher une couverture, sois le bienvenu, et comme l’autre ne répond pas il dit Welcome et ce mot, c’est la première fois que l’autre l’entend à lui adressé, depuis qu’il est parti, depuis onze mois qu’il est parti, alors il reste immobile pour se bien pénétrer des vibrations du mot, son visage, son corps exprimant l’étonnement.

A propos de bizaz

auteure compositeur et chanteuse de chansons - voyageuse - violoniste - aimerait être clown, le summum de l'art à son goût - toujours prête à apprendre, l'informatique par exemple - éprise de la langue arabe qu'elle étudie chaque jour -

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