#40jours #22 | PCF comme Place du Colonel Fabien

D’où je suis, derrière la fenêtre de la bibliothèque, à mon poste de travail, lorsque je relève la tête de mon clavier ou détourne les yeux de mon écran. Depuis le deuxième étage de la bibliothèque, j’observe la rue en contrebas. Au fil de saisons. Dans les changements de lumière et de température, selon un invariable point de vue qui couvre un fragment du boulevard de la Villette, de l’entrée de la station de métro Colonel Fabien sur la ligne 2 au bâtiment du Siège du Parti Communiste Français construit par l’architecte Oscar Niemeyer et jusqu’à la Place du Colonel Fabien. De là je vois la ville qui s’active en tous sens mais sans l’entendre, derrière la protection d’une large fenêtre à double vitrage. Je vois un impressionnant nuage noir qui avance et recouvre tout le ciel en obscurcissant la ville en-dessous. Soudain les trottoirs virent au noir, tout s’assombrit et disparaît dans l’obscurité d’un violent orage. Je vois une large feuille de platane tombe de l’arbre en virevoltant. un passant qui marche l’évite de justesse, au dernier moment, en faisant un élégant pas de côté. Je vois une camionnette garée le long du trottoir du Boulevard de la Villette. Plomberie 0613222113. Je vois passer plusieurs Bus 26. Un 46 traverse la place du Colonel Fabien. Un camion Seven Transport file à vive allure. Le regard de l’homme devant la sanisette devient insistant. Une voiture grise tente de se garer mais pressée par une autre voiture abandonne l’idée. Je vois une femme noire injurier un homme qui se tient à bonne distance. Ses cris répètent la même insulte avec une force et une gravité incroyable. L’homme, bien que beaucoup plus grand qu’elle, marche à reculons devant ses assauts répétés. Je vois devant l’entrée de la station de métro Colonel Fabien, un vendeur à la sauvette qui tente d’attirer l’attention des passants. Un homme à ses côtés répète Marlboro, Marlboro, Marlboro. Ce qui attire un homme tout habillé en noir qui lui achète un paquet de cigarette. Je vois une vieille femme noire tire péniblement son chariot. Elle demande à l’homme qui patiente devant la sanisette si celle-ci est libre. Il répond non de la tête. Il entre à l’intérieur juste après. Un camion SRD transports s’arrête au feu rouge. Je vois des adolescents qui ont démonté une bouche d’aération située au sol pour la surélever légèrement avec l’un de leur skate afin de s’en servir comme un tremplin sur lequel ils s’exercent même s’ils tombent très souvent dans des bruits de raclements stridents et de chocs violents. Je vois qu’un étal de chapeaux pour lutter contre la chaleur et la canicule a été installé face à la sortie de la bouche de métro Colonel Fabien. Il rencontre un beau succès. Je vois un homme aux cheveux gris qui marche en consultant un catalogue de vente par correspondance. Une femme et ses deux filles qui vont prendre le métro, la mère tient l’emballage en carton d’une pizza. Une jeune asiatique sort de la voiture auto-école avec son moniteur. Je vois la neige qui est tombée toute la nuit, et qui laisse au petit matin, tous les trottoirs, les routes recouverts d’un voile blanc. Sur le banc une couche épaisse d’une dizaine de centimètres fait presque totalement disparaître sa structure en bois et métal. Je vois un homme noir portant un bonnet gris qui lit un journal gratuit sur le banc. Son masque bleu couvre son visage. Un homme fume une cigarette en attendant son tour pour entrer dans la sanisette du boulevard de la Villette. Le bus 26 passe. Je monte, je valide. Je vois un utilitaire Renault de grand contenance, de couleur grise, conduit par plusieurs Ukrainiens qui stationnent tous les vendredis au même endroit. Ils en descendent et passent toute l’après-midi à vendre leurs produits (alimentation, boisson, produits ménagers) rapportés directement du pays. Ils prennent en charge également les colis que les Ukrainiens vivant en France souhaitent envoyer à leur famille restée en Ukraine. Ce qui a longtemps été un petit trafic qui ne gênait personne, tout le monde en connaissait l’existence sans qu’ils soient inquiétés, devient aujourd’hui un acte de résistance. Je vois des pigeons en groupe qui picorent la pelouse verte en pente recouverte de pâquerettes du Siège du Parti Communiste. Leur tête et leur mouvement mécanique fait vibrer la pelouse. Je vois un vendeur de livres d’occasions qui installe ses livres cachés derrière des barrières de chantier qu’il a dérobées, qui composent les parois improvisées de l’abri qu’il a conçu comme une cabane. Les livres restent des jours entier à l’extérieur, protégés des éléments et des voleurs que les barrières grises semble rendre invisibles. Dissimulées à la manière de La lettre volée de Poe, c’est-à-dire bien en évidence. Je vois sur les vitrines du kiosque à journaux une publicité Balenciaga et la une du dernier numéro de L’Express : Qui pour arrêter Poutine ? Un homme à casquette attend devant le métro. Une femme et ses deux enfants, l’un en poussette, l’autre court devant en criant. Je vois deux hommes noirs assis sur le banc qui se tournent le dos. L’un boit une canette de bière et l’autre téléphone. Le carton sous le banc n’a pas bougé. Un homme demande son chemin à des passants. Ils discutent un moment ensemble comme s’ils se connaissaient. Un vélo. Je vois, sur les installations sportives de la contre-allée, trois hommes assis sur les plots qui attendent on ne sait quoi, lorsqu’un quatrième, un sportif, vient faire des exercices de traction rapides quelques minutes avant de partir. Une affiche pour le film Balthazar sur le bus 26. Je vois un livreur Just Eat qui passe en trombe sur la contre-allée du boulevard de la Villette. Une vieille femme avec un bonnet noir sur la tête et cabas bleu vif au bras, téléphone avec son smartphone accolée au réverbère de la contre-allée. Je vois des gilets jaunes qui manifestent. Plus de CRS que de manifestants, entourant ce cortège ramassé en quelques centaines de personnes et leurs très nombreux drapeaux volant au vent dans un désordre de couleurs et de slogans. Je vois le corps inanimé d’un homme sur le trottoir de la contre-allée du Boulevard de la Villette. Il était assis quelques minutes sur le banc. Obèse, il s’est affalé sur le sol en roulant sur lui-même. Des personnes qui allaient prendre le métro tout proche ont signalé aux commerçants du Boulevard qui ont appelé la Police qui est arrivé très vite sur place. Ils ont rapidement installé autour de lui une bâche plastique pour tenter de protéger sa dépouille du regard indiscrets des badauds. Des personnes sont restées assise pendant l’intervention de la Police, puis de leurs collègues de la Police Scientifique venus constaté les causes du décès. Quelque chose planait dans l’air qui indiquait qu’il était en train de se passer quelque chose, pourtant la plupart des gens continuaient à vaquer à leurs occupations ou à traîner selon leurs habitudes. Je vois, sur la cabane improvisée par le vendeur de livres d’occasions, à base de barrières de protection, un homme allongé de tout son long. Il dort les poings fermés, es bras croisés. Le visage masqué par une cagoule noire. Je vois du monde en terrasse du Café des Dames sur la Place du Colonel Fabien. Une jeune femme sur un Velib bleu consulte son téléphone tout en pédalant. La voiture auto-école accueille un nouvel élève. La voiture s’éloigne pour la leçon du jour. Place de parking vide. Je vois un jeune homme qui traverse le boulevard en tirant sur sa cigarette électronique et qui laisse s’échapper une traînée de fumée derrière lui. Une femme avec son téléphone portable fait les cent pas tout en continuant sa conversation. Il fait gris. La circulation est intense. Je vois une voiture de police qui s’arrête au feu rouge. Un homme attend le bus à l’arrêt Place du Colonel Fabien. Il a gardé son masque sur son menton. Dans les branches nues des platanes des corbeaux croassent. Une femme vient rejoindre les deux hommes sur le banc. Trio. Depuis cinq minutes déjà, je vois une jeune femme brune portant un long manteau de couleur moutarde qui consulte le plan à l’entrée du métro Colonel Fabien. Elle cherche son chemin mais peine à le trouver sur la carte. Une jeune femme blonde fouille dans son sac en cuir. Je vois qu’un nouvel étal vient de s’installer devant l’entrée du métro. Le vendeur y installe les mangues, les clémentines sur la table en bois improvisée. Un ouvrier prend ses collègues en photo devant leur camionnette avec son smartphone. Je vois un vieil homme voûté par l’âge qui tire péniblement son chariot de courses derrière lui, avec une lenteur qui laisse penser qu’il fait du sur place. Je vois la pluie diluvienne qui assombrit soudainement les trottoirs en martelant le sol de ses lourdes gouttes dégringolant du ciel dans la verticale de leurs projections. Particules sombres, silhouettes effrayées par ce déluge imprévisible, qui partent en tous sens tentant de fuir ces précipitations comme si leur vie en dépendait. Je vois une femme qui regarde une exposition installée sur les grilles métalliques peintes en vert qui protègent l’accès du Siège du Parti Communiste. Je vois des nuages gris dans le ciel. Circulation dense. Passants fugitifs, quelques sportifs. Oiseaux dans les arbres. Personnes dans l’attente. Dans la rue en contrebas j’entends quelqu’un prononcer cette phrase : Il est bientôt 13h30, vite dépêche-toi ! Trop tard ! C’est fini. Je vois le vent qui fait danser les branches et les feuilles des platanes du Boulevard.

A propos de Philippe Diaz

Philippe Diaz aka Pierre Ménard : Écrivain (Le Quartanier, Publie.net, Actes Sud Junior, La Marelle, Contre Mur...), bibliothécaire à Paris, médiation numérique et atelier d'écriture Comment écrire au quotidien : 365 ateliers d'écriture, édité par Publie.net http://bit.ly/écrireauquotidien Son dernier livre : L'esprit d'escalier, publié par La Marelle éditions Son site : Liminaire

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