#livre #01 | Une fleur de pissenlit

Des jeux, il y en avait peu, dans cet appartement parisien où ma mère avait passé son adolescence. Ses parents l’habitaient toujours. En-dehors de l’été, pour alléger la tâche de leur fille qui alors pouvait se consacrer à ses deux autres enfants plus jeunes, nous y passions les vacances scolaires, mon frère et moi. Ce livre, lorsque nous étions sages, nous pouvions jouer avec. C’est ma grand-mère qui le prenait sur l’étagère, il était lourd, mes bras n’étaient pas assez forts pour le porter jusqu’à la table de la cuisine. Il était épais, de ma main, je ne parvenais pas à mesurer sa tranche. Sa couverture beige-rosée avait la légère rugosité de la toile, avec au centre une femme de profil, ses cheveux retenus par une couronne de feuilles. Elle soufflait sur une fleur de pissenlit. Longtemps, je doutais du nom, car celle que je connaissais était jaune et ne ressemblait pas à cette boule plumeuse. Cette fleur m’était familière, elle poussait dans la cour de l’école et portait ce nom que l’on pouvait utiliser, car ce n’était pas un gros mot. Le titre, commençait en haut à gauche et occupait le premier quart de la page. Mon frère savait déjà lire, j’apprenais donc que dans cet objet, il y avait cinq mille huit cents gravures, cent trente tableaux et cent vingt cartes. Tout un monde ordonné par ordre alphabétique. Était-ce une gravure ou un tableau ? Au début de chacune des lettres de l’alphabet, un dessin fourmillait d’objets hétéroclites qui possédaient un seul trait commun : ils commençaient par la même lettre. Nous devions en trouver le plus possible. Certaines lettres étaient faciles et d’autres non. C’était le jeu du soir. Le livre a disparu dans un déménagement, remplacé par un autre, moins propice à cette activité ludique.

J’ai longtemps cherché un exemplaire similaire, dans les bouquineries. Peine perdue, les vieux dictionnaires finissent au pilon. Avec le temps, ils sont devenus des objets pour collectionneurs de vieux papiers. Dans une brocante, j’ai trouvé un rescapé, mal en point : la quatrième de couverture ne tient qu’à un fil, la tranche laisse voir les feuillets cousus, des pages ont disparu. Qu’importe, précieusement, il repose coincé entre deux gros élastiques en attendant d’être restauré. D’ici là, le jeu pourra continuer.   

A propos de Noëlle Baillon-Bachoc

Lectrice compulsive, attirée depuis le plus jeune âge par la littérature de l’imaginaire avec une prédilection pour le fantastique. Je me consacre à présent totalement à l’écriture. J’anime des ateliers d’écriture et des stages dédiées à la littérature de l’imaginaire. Irvi an Amzer, mon premier roman publié est un récit fantastique inspiré de légendes celtes et bretonnes.

8 commentaires à propos de “#livre #01 | Une fleur de pissenlit”

    • Merci Perle pour ta lecture, oui Larousse, d’ailleurs sur la première édition, la semeuse a les cheveux rouges.

  1. Bravo à Perle d’avoir trouvé et bravo à vous pour ce texte. Que c’est beau cette entrée en matière, merci et belle journée.

    • Merci Clarence pour ta lecture et ton commentaire. Ce petit larousse illustré c’est ma madeleine.

  2. Ah! j’ai hésité, et j’ai failli parler du même dictionnaire, et de cette femme sur la couverture qui souffle sur les graines de pissenlit, entourée de la devise « Je sème à tous vents »… (D’autant que j’ai vu la semaine dernière le film d’animation « Planètes », dont les personnages sont des graines de pissenlit.)
    Mon dico Larousse d’enfance, que j’ai réussi à conserver, est en deux gros volumes, très lourds, et aujourd’hui encore j’ai du mal à en tenir un d’une seule main.

    • Merci George pour ta visite, j’adorais ce petit Larousse illustré, j’ai eu du mal à trouver un exemplaire pour remplacer celui perdu.

  3. J’aime bien le fait que le nom ne soit pas donné parce que tu ne savais pas encore lire ! Récit à hauteur d’enfants qui jouent.
    En effet, je comprends ta longue recherche pour retrouver un exemplaire.
    Ah le jeu…!!!

    • Merci Ema pour ta visite. Tu jouais donc aussi à ce jeu du dictionnaire ?