#livre #02 | atlas brouillon

Corps qui ploie, courbure de la nuque, des épaules et du dos ; bras projetés en arrière; homme portant une très grosse boule : un Titan, dit le livre. Atlas qui baisse l’échine sans céder sous le poids de sa charge. C’est la première image. En ronde bosse, ou gravé dans le livre; Atlas plus ou moins fier suivant l’image, tenant parfois l’univers à bout de bras comme un champion– je le voyais un genou à terre (Atlas ou Sysiphe, Io ou Cassandre? dans l’atlas de la mythologie, leurs figures : « on dirait que je serais » ). Atlas qui croise un jour l’irregardable, Atlas changé en chaine de montagne; Atlas devenant L’Atlas, l’Atlas qui donnera son nom à l’océan: Atlas devenant atlantique. Atlas devenu ce livre qui déploie les cartes du Monde, terres et mers: Atlas livre d’images? (existe-t-il un atlas des atlas ?).
Atlas, première vertèbre cervicale. Os supportant une tête. (une tête comme un monde, un tout petit monde qui pèse sur des épaules … )
Je me souviens à peine –c’est flou, très flou–, sinon que le livre est grand, très grand, tout en longueur. Cartonné. Entoilé. Avec des lettres en creux sur sa couverture sans image. Trop grand pour tenir sur mes genoux. Un livre à poser sur la table: sur le sol c’est possible aussi. Je dois être assise par terre à genoux devant lui, pliée, basculée tête en avant sous le poids de la tache qui m’incombe. Sous le poids de ce livre trop grand reçu en cadeau –tu déchires le papier, tu souris malgré tout. Ce doit être mon premier Atlas, un Atlas du Monde, cadeau de mon parrain –qui est très riche, dis mon frère–; de ce parrain, comme un oncle d’Amérique, que je ne vois jamais, je reçois des cadeaux : C’est où l’Amérique ? C’est loin, très loin… L’amérique que je trouverai dans les pages de ce grand livre reçu de ce parrain – il m’avait envoyé une poupée avec de vrais cils et trois jupons, j’avais préféré la boîte de couleurs –; de ce parrain invisible qui m’offre des choses qui me plaisent, et d’autres qui… Moi, j’aimais les contes et légendes de la collection blanche et or; j’aimais le Larousse illustré qui sentait la poussière, surtout le médical de l’étagère la plus haute de la chambre du haut, celle avec une alcôve où dormait ma grand mère, à la campagne; celui avec les planches anatomiques et les photographies au milieu ( un atlas on dit?), images délavées en gros plan : instruments chirurgicaux; dents, crânes ; pustules et plaies, embryon en bocal; celui avec l’homme qui porte son bas ventre dans une brouette, ou la femme aux pieds d’éléphant ; j’aimais le catalogue de la Redoute espèce d’Atlas à découper pendant des heures : intervertir les habits et les têtes ; j’aimais les enveloppes de graines aux images saturées avec les noms de fleurs qui butent sur la langue … La courbure du dos et du cou, je la sens; la moquette est lie de vin; la pièce très grande – c’est dans le salon, qui est aussi la chambre des parents–; j’ai posé ma main au milieu de la couverture, cartonnée, solide, rigide et vide : j’ouvre; les grandes pages gonflent comme des voiles; ces grandes pages du livre du Monde dont il faut prendre soin.
Sur L’atlas du Monde on voit l’atlantique, c’est l’océan des vacances d’été, il est en tout bleu– bleus les océans et les mers–: ici c’est l’Amérique.
Sur l’atlas du Monde on peut suivre les contours de l’atlas.
« Sortez vos atlas et dessinez une page de votre choix ». J’ai oublié  le livre, de mémoire je dessine l’homme avec sa sphère – plutôt ça que rien–,  je m’applique.
Atlas 
Dentelures, courbures, taches vertes, aplats d’ocres, nappes bleue 
« Sortez vos atlas » 
Et le doigt fait le tour des contours
Et le crayon décalque 
Atlas
Prendre une page au hasard poser son doigt, dire : c’est là . Là quoi? Que j’irai, on peut le faire avec un globe terrestre lancé à pleine vitesse, le doigt à peine appuyé – comme le diamant sur la galette noire du disque qui tourne–, parfois tu gagnes les antipodes d’autres fois tu tombe à l’eau comme Icare.
Tout ce bleu atlantique ou mer du Sud.
« Sortez vos atlas » 
Cette fois je viens avec le livre trop grand, reçu de ce parrain d’Amérique –qui est très riche dit mon frère–, je l’ai porté jusque là sur mon dos,– le livre pas mon frère–; les contours, les reliefs, les pointillés, les hachures, les carrés de couleurs, et la petite échelle horizontale reproduite en belle page

A propos de Nathalie Holt

A commencé en peinture, a vécu de théâtre et d’opéra, des années de scénographie plus tard ne photographie pas que son lit, tient son journal en images, écrit et marche chaque jour a publié un peu pour aller au bout d’un geste ( Ils tombaient ) ( Averses) https://www.amazon.fr/stores/author/B09LD7R2KY . Écrit pour lire.

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