
Pourquoi ? Mais pourquoi donc, avec tous les livres dont les murs de la bibliothèque m’entourent, il a encore fallu que je tombe sur celui qui ne s’y trouve pas ? Va comprendre. J’étais pourtant sûr de le retrouver facilement, tout en bas à gauche, case théâtre, pas la plus fournie, et rien. Alors un peu plus haut, rayon des poches anglophones. Rien non plus. Je n’en avais pas absolument besoin — encore que : une vague intuition, on veut juste jeter un œil, feuilleter quelques pages, une languette glissée en première lecture, avec son mot, son idée, renvoie à un passage, et le problème d’écriture qu’on se posait disparaît, il n’a d’ailleurs jamais existé, et on relit tout depuis le début —, mais maintenant, oui. Un livre manque à l’appel, et c’est comme si tu perdais la mémoire de ce que tu ne peux pas vivre et revivre autrement.
J’ai racheté le livre. Si ça se trouve, il est simplement égaré dans la bibliothèque. J’aurai oublié qu’un jour, je l’ai sorti, je l’ai feuilleté, je l’ai gardé à portée de main quelque temps, je l’ai déplacé ailleurs, pas trop loin dans une case de livres en attente, pour refaire de la place sur le bureau, il est resté là encore quelque temps, trop longtemps, jusqu’à ce que je range la case dans un autre ordre ou dans un autre bloc de la bibliothèque quand elle s’est agrandie… Bref, même s’il est là quelque part, il brille par son absence. J’ai donc racheté le livre. Mais bizarrement, pas dans la même édition. Pas dans la même traduction. Pas dans le même format du tout.
Le livre que j’ai enfin reçu me semble tout petit. Un livre de poche de moins de cent pages. L’autre aussi c’était un poche, mais il était bien quatre fois plus gros. Évidemment, c’était une version bilingue. Une traduction d’Yves Bonnefoy, qui avait aussi écrit une préface aussi longue que le petit livre. Je me souviens de l’illustration sur la couverture blanche : un plan resserré, vertical, d’un tableau de je ne sais qui ; une marine, un navire venant de sombrer ; avec pour coque le rocher sur lequel il s’est échoué ; le mât à quarante-cinq degrés, cordages pendus, mêlés ; trois hommes, sur le rocher, tirent une corde, tandis que de grosses vagues noires, derrière, déferlent ; plus loin, un navire face à l’écueil dressé devant lui. Mais la plus grande partie de cette langue de peinture, disons sept huitièmes, c’est le ciel, c’est le panache de nuages noirs qui roulent, incendié près du navire par la foudre. Et si je m’appuie sur les livres de la même collection Folio théâtre de l’époque que je possède, juste dessous, martelé en gros caractères, noir sur blanc, Shakespeare, puis le titre, dessous en plus petit, comme si c’était moins important.
Mon nouveau livre fonctionne différemment, et c’est peut-être aussi pour cette raison que je l’ai choisi. C’est le titre qui ressort sur la couverture, La Tempête, de gros caractères simples, sans empattement, d’un bleu marine des profondeurs sur le fond blanc, écumeux, d’une illustration se déployant sur toute la couverture, la tranche et le dos : une étrange mousse blanche sur la partie supérieure de l’image, une sorte de nuage mais sur un fond noir où se dispersent par dizaines, comme des fils, ou des ondes, de fines lignes blanches, comme s’il fallait sculpter ce fond, donner à ce vide un semblant d’espace ou de relief à la manière d’une carte topographique. Les premières pages indiquent qu’il s’agit d’une œuvre de Sylvie Bonnot, Pointe sèche II, une gravure sur photographie. Sur écran, j’aperçois mieux l’écume photographiée. Mais comment savoir s’il s’agit d’un gros plan sur la crête d’une vague qui se replie, ou d’une vague courant à la surface de l’eau, vue en plongée. En tout cas, l’image fait penser à une méduse. Un animal d’autant plus gluant, auquel on n’a pas envie de se frotter, que les quatre lignes inscrites en blanc au dos du livre, prises dans le réseau de fils de l’image, sont difficiles à lire. C’est plus simple pour la phrase en noire, deux vers, sur fond d’écume :
« Nous sommes de la substance dont les rêves sont faits,
Et notre petite vie est entourée de sommeil. »
(Comme on peut retrouver aujourd’hui nos vieux livres en surfant dans l’immense bibliothèque en ligne qu’offre la Toile, j’ai pu retrouver l’auteur de la marine : Joseph Vernet. Il a peint plusieurs tableaux du même genre, représentant un navire dans la tempête, un naufrage. Et parfois, plus apaisés, de beaux clairs de lune pour des hommes et des femmes rassemblés, dans un coin du port, autour d’un feu, d’une marmite. Des naufragés malgré tout ? de la nuit ? de la vie ? Je m’aperçois surtout qu’il était déjà question du rêve dans la citation au dos de ce livre perdu :
« et dans mon rêve
Je crois que le ciel s’ouvre ; que ses richesses
Vont se répandre sur moi… À mon réveil,
J’ai bien souvent pleuré, voulant rêver encore. »)