Dans la rue commerçante, la librairie n’existe plus. Elle a déménagé, elle est maintenant dans une autre rue, pas trop loin, une rue perpendiculaire à celle d’avant. La ville n’est pas très grande, elle n’aurait pas pu aller bien loin. Maintenant à la place de l’ancienne librairie il y a une boutique qui vend des vêtements, comme toutes les autres boutiques de la rue. Ou presque. Quand la librairie était dans la rue commerçante, il n’y avait que deux libraires, une mère et son fils. C’était étroit, encombré, labyrinthique, des tables, des étagères, des piles de livres, des livres et encore des livres. Un plafond bas, mais quand même un tabouret à roulettes, au cas où on aurait les bras vraiment trop petits ou que le livre serait vraiment trop haut. La caisse était au fond du magasin à côté du bureau des libraires, une porte jamais ouverte, jamais fermée, toujours entr’ouverte sur des cartons, des cartons et encore des livres et des piles de papiers, des enveloppes. Du papier. La mère et son fils se ressemblaient beaucoup, ils se ressemblent toujours, on les croise parfois dans la nouvelle librairie. Pas très grands ni l’un ni l’autre, des habits pas du tout à la mode, de ces textiles synthétiques qui gardent les odeurs, les odeurs de transpiration, les odeurs de travail. Libraire c’est aussi un travail physique. Porter des cartons, ranger des livres, des piles de livres, les déplacer, les redéplacer, en déplacer une partie, en déplacer d’autres pour pouvoir déplacer ceux-là, en renvoyer peut-être, même si le nombre de livres et le jauni de certains donnaient vite l’impression que les livres ne sortaient qu’avec leur acheteuse ou leur acheteur, quelqu’un qui l’aurait choisi lui et aucun autre, pour le lire vraiment, pas juste pour le poser sur une autre étagère que celle du magasin. L’impression s’ancrait vite : ils gardaient tous les livres, n’en renvoyaient aucun. Chaque lecteur avait droit à son petit mot, indispensable échange, sorte de vérification que le livre était le bon pour la bonne personne, qu’il convenait parfaitement, qu’il serait lu et probablement relu. Mais encore plus que la façon de vérifier discrètement la compatibilité entre lecteur et livre, la mère et son fils étaient uniques dans leur façon de se déplacer, de s’habiller, de percoler d’une manière souple et sûre entre les piles de livres pour vous trouver le bon. Et ce qui faisait du fils et de la mère une famille, c’était leur regard. Lunettes déjà, pour les deux, et un œil, le droit quand on les regarde et donc le gauche pour eux, qui regardait vers l’extérieur, qui tentait de s’échapper de ce que regardait l’autre œil. Un jour, un petit garçon qui tenait la main de son papa et qui ne s’intéressait pas aux livres devant lui, a dit à haute voix en regardant le fils que des yeux comme ça c’était pour lire deux livres à la fois et que c’était quand même drôlement pratique quand on vivait ici, avec des livres partout. Alors le papa est devenu tout rouge, il a toussé et il a reposé le livre qu’il avait dans la main et dont il n’a pas eu le temps de terminer la lecture de la quatrième de couverture, il s’est penché vers le petit garçon pour lui dire quelque chose dans l’oreille avant de sortir très vite en tirant, sans ménagement, son fils derrière lui