
J’ai peu la mémoire des lieux, je n’ai pas la géographie précise. Dans ma mémoire, tout est îlot et fragment.
Il y a la toute première librairie. Celle de la ville où j’ai grandi. Elle faisait papeterie aussi et presse et tabac. Pas une vraie librairie. Elle s’appelait « Maison de la presse ». Sans doute une franchise. D’ailleurs, les espaces papeterie et librairie occupaient le fond du commerce. Relégués. Moins fréquentés. J’y ai acheté mes premiers livres, essentiellement ceux prescrits par le collège et le lycée. Pour le reste, il y avait la bibliothèque familiale alimentée par l’abonnement France Loisirs #02 et la bibliothèque municipale pour tous. Ma famille ne fréquentait pas les librairies. Je n’avais aucune culture familiale de la librairie.
Il y a Le Monte en l’air. Que j’ai d’abord découvert sur Insta. Par bouts et fragments de ce que la fenêtre Insta voulait bien me laisser voir. Une devanture rouge et des rencontres d’auteurs et d’autrices. Et autour j’ai brodé. Ainsi l’ai-je longtemps située à Montréal. Jusqu’à ce jour où déambulant dans le XXe avec une amie, j’ai reconnu avec un grand trouble la devanture rouge, les chaises et les tables rouges où se déroulent certaines des rencontres. Pendant une fraction de seconde je n’étais plus à Paris, mais à Montréal. J’ai mis un peu de temps à faire coïncider la librairie avec son espace géographique. En y entrant, nouveau vertige : je l’imaginais vaste et claire, quand Le Monte en l’air est un labyrinthe étroit de livres du sol au plafond. J’avais prêté au Monte en l’air les traits d’une librairie vraiment située à Montréal : Le Port de Tête dont j’ai longtemps gardé la carte de fidélité dans mon porte-monnaie.
Il y a la librairie Terra Nova à Toulouse. Tout en longueur. Ce soir-là il y avait une rencontre avec le poète irakien Ali Thareb, auteur du recueil Un homme avec une mouche dans la bouche, traduit de l’arabe par Souad Labbize. Les mots ont résonné dans une langue étrangère. Il y était question de mort, de guerre, de vies mutilées. Les mots convoquaient le chaos du monde. La librairie est devenue une sorte de grand bateau qui nous a fait voyager avec la présence réconfortante des livres et la conviction de notre humanité profonde. « Peut-être que c’est cela, finalement, écrire ici : continuer à parler, même quand la nuit semble avoir tout avalé. » (Reginaldo LOUIS JEUNE, « Atelier-Scène de poésie franco-haïtienne, Quand la poésie est résistante ! », Dialogue n°200, Faire le point, avril 2026).
Il y a la librairie Archambault, Station Beery-Uqam, Montréal, le 08 août 2012. J’y ai acquis L’Iguane de Denis Thériault #01. Aucun souvenir de cette librairie. Je croyais l’avoir acheté à Sept-Îles. Sans doute parce que le nom de la ville correspond bien mieux au roman. Je crois me souvenir qu’un libraire m’avait recommandé cet auteur. Peut-être à Sept-Iles. Dans une espèce de galerie commerciale. En faisant des recherches, j’apprends que Archambault, qui était en fait une boutique de disques et de livres, a fermé son enseigne en 2023 (https://www.ledevoir.com/economie/779553/le-magasin-archambault-de-la-rue-berri-fermera-ses-portes-pour-de-bon?).