# Le livre comme fiction 05 # Niches

Le mot est là dans le droit de l’Ancien Régime, nu et technique, exposer un enfant, on ne dit pas abandonner, on dit exposer, comme on dit exposer un tableau, comme on dit exposer un argument, mettre à la vue de, soumettre au regard de, confier au monde ce qu’on ne peut plus garder. La tour était le dispositif, un cylindre de bois encastré dans le mur d’un couvent ou d’un hôpital pivotant sur son axe vertical comme une porte tambour. On y déposait le nourrisson dans l’obscurité, on frappait la cloche, et la pierre tournait.

Là,

il y a un parallèle entre les tours qui exposent et les boîtes à livres qui s’exposent, il y a une transmission, une continuité de vie, une grâce. La logique entre la boîte à bébés et les boîtes à livres est la même, faire que deux mains s’acceptent, se rencontrent, que les visages deviennent, se touchent, se matérialisent comme des personnages de romans. Il y a dans tout cela une forme de générosité, une charité exercée, un respect des livres, quelque chose qui ressemble à un délaissement amoureux pour éviter une totale disparition, pour perpétuer une histoire de gestes, de mains qui déposent et de mains qui recueillent, on y laisse un livre sans témoin, sans explication, sans retour, le geste prolonge la vie de l’objet, un don sans signature, un respect discret pour ce qui a compté et qu’on laisse partir.

Ici,

dans ce village, il reste un fond de méfiance irrationnelle, une crainte sous-jacente, implicite vis à vis des livres, de l’écriture, de l’analyse, du romanesque chez les plus dévots, ils sont légion, ceux qui ne veulent pas ou ne savent pas lire ou qui ont appris très tardivement, trop tardivement, raison pour laquelle les boîtes à livres n’existent pas ce n’est pas essentiel. Pourtant une idée a germé, s’est emparée d’un habitat fixe connu de tous où seuls les livres sont itinérants, ils changent d’emplacement du jour au lendemain. Pour certains, ces boîtes à livres sont des blasphèmes, il faut faire très attention, de petites piles ont disparu quelquefois, remplacées par des saints en plâtre au socle mouvant, les livres se cachent dans les niches délaissées, abandonnées par l’usure du temps et la disparition de leur propriétaire.

Un jour,

cette idée a pris forme, donner une seconde vie aux niches délaissées, il y a tellement de saints et Marie a tellement de sœurs, il y a tellement de niches vides, personne ne sait qui est le promoteur ni quand cette transformation de niches saintes en boîtes à livres est apparue, les livres ont rejoint les niches avec discrétion, par miracle ils les tapissent, debout. On dit que les personnages des livres dialoguent entre eux, ils attendent parfois longtemps qu’on les choisisse, qu’une main s’en saisisse, ils cherchent des yeux un lecteur qui lira la quatrième de couverture, inspecte, regarde, vérifie, enfin en ouvre un ou deux, commence à lire brièvement, ils ont une seconde chance, une autre vie proposée.

Ils voyagent,

se regroupent toute l’année dans des lieux, des rues, des recoins, des impasses improbables, dans des niches au fronton sculpté d’anges sans âge, aux visages flous, aux ailes rongées d’humidité. Ils suivent un parcours invisible, éphémère, fragile, un rappel de la condition humaine. Les rencontrer est un jeu de piste. Les chercher fait partie de la magie de la réception du livre, c’est un tout, leurs lecteurs forment une secte insaisissable, invisible. On marche dans la rue, on tourne le regard, on lève les yeux à hauteur d’homme et soudain, une niche de pierre remplie de livres inattendus posés là comme des ex voto, perpetue la tradition du don, en geste de gratitude elle vous ouvre les bras.

Nouvelle forme de dévotion de religieuse elle devient littéraire.

A propos de Martine Lyne Clop

J'ai débuté ma vie professionnelle par l'obtention d'une licence en psycho-pédagogie en tant que professeure des écoles, mon mémoire portait sur le langage et la communication, très inspirée dans ma pratique pédagogique par Piaget et Montessori j'ai suivi des enfants autistes, trisomiques 21 ou enfants ayant des difficultés d'expression de langage. J'ai animé pendant sept ans des centres de vacances et de loisirs, accueillant pour la plupart des enfants orphelins issus de l'Aide Sociale à l'Enfance. Décidant de changer d'orientation professionnelle, j'ai présenté et réussi en continuité un DESS en droit privé, un master en systèmes de management de la qualité, une école d'ingénieurs - CESI – reconnue par la Conférences des Grandes Écoles où j'ai obtenu un master spécialisé en sécurité et risques industriels puis un master 2 en audit social et GRH tout en travaillant pour différentes entreprises. Lectrice assidue, intéressée malgré mon background scientifique par la transmission littéraire, je rencontre lors d'un atelier d'écriture Kossi Efoui, grand prix littéraire d'Afrique noire. Kossi Efoui me donne à lire puis à écrire, me fait découvrir ses textes incantatoires me prodigue conseils et soutien, m' encourage à publier La barbarie des exils Editions l'Harmattan Collection Amarante à compte d'Editeurs.

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