Dédicace au « jeune-homme qui… »
« Me mouvoir dans les trous — espaces sans parole sur papier meurtri — de là est née mon écriture ».
Rose
……
Tout
en bas,
de la haut,
têtes d’épingle,
visages vers ROSE
la lumière, le soleil—au bord
de l’arche en acier tout rouillé,
de la plateforme du pont de levage,
de l’ancienne gare, vestige industriel
sur friche au cœur de la ville.
—NON.
ROSE—
trépas,
en cours,
bascule, arrière-
plan sur pic d’Ossau,
ses orteils écartés, agrippés
—un souffle encore.
……
Le fait que je ne sache pas bien ce qui a commencé mais qu’à partir de ce jour-là, ça a recommencé souvent, et qu’au pas de la porte du bistrot des parents, je ne savais déjà plus si j’existais — que ça s’arrête, en finir.
Le grincement de l’ouverture de cette autre porte (maman), un regard qui se détourne l’air de rien vers la cave pour ne rien voir de plus que l’entrebâillement, l’obscurité derrière, cette obscurité. Lui, il n’y trouve rien à redire, oh non, ne trouve rien à redire non plus à ce cri qui n’est pas, bien au contraire, si le cri avait été poussé, il aurait crié plus fort, plus longtemps, il se serait égosillé, outré, il sait qu’il doit n’avoir rien entendu, n’avoir pas vu que je l’ai vu, n’avoir pas compris que je sais, que d’autres savent, que d’autres l’ont vus et savent, tous les siens, tous — il avance avec son grand corps, il pose le pied sur la première marche — ce pas et c’est fini — ma voix du dedans, bien enfoui, si profond, tout au fond.
Il fallait marcher vers un petit couloir — au bout du couloir, des poutres — c’était là qu’étaient installées les jarres — ma peur bleue — de gros rats sur les poutres, de très gros, et leurs queues qui pendaient — c’est maman qui me demandait d’aller chercher les œufs à la cave, une trentaine souvent, et papa me suivait parce que « Rose a peur du noir ». Maman mettait un produit dans les jarres, comme ça les œufs se conservaient longtemps — je n’étais pas sage, je voulais m’échapper mais papa me demandait de rester tranquille, et, je ne sais plus pourquoi, je restais — (maman) — elle n’entendait rien depuis la cuisine du bistrot — carambolage — l’omelette, sauf qui peut. Le coq parade dans le poulailler, poules empoignées sauvagement, limaces dévorées en pagaille. Rose, brisée, dans l’angle mort de la basse-cour, en vrac, gratte la terre sèche. Remontée des escaliers avec les œufs dans le petit panier — une drôle de pellicule blanche sur mes mains, sa drôle d’odeur — papa me disait d’aller me laver vite-fait à la salle de bains — et, c’était lui qui tendait le panier des œufs à maman.
Papa avait toujours l’air rudement content quand maman préparait — des omelettes, des œufs au plats, des œufs à la coque, mi mollet ou pas — les œufs vraiment, ça le mettait en joie — et ça nous changeait maman et moi, parce que papa était rarement content — c’était comme ça. J’aurais tellement voulu déguerpir, laisser papa et maman manger les œufs mais papa me faisait les gros yeux, exigeait que je mange les œufs avec eux — me demandait de grimper sur ses genoux, me tenait fort entre ses jambes comme parfois dans le lit quand il me faisait des chatouilles et m’embrassait dans le cou — c’était le moment où maman me tournait le dos.
…..
Au bord de l’abime, dans sa petite robe achetée au marché, dans ses sandales mal attachées, ‘la petite du bistrot’, ROSE — si peu souri, si peu de mots, l’ennui, le vomi, si peu la lecture, le dessin un peu.
Il est midi. Au bas de l’arche de l’ancienne gare, sur la friche, bouches en apnée, mains en casquette pour éviter le face à face avec le soleil — ROSE. NON — En haut de l’arche de l’ancienne gare, sur la friche — mon ombre se penche, souffle léger dans ma coupe bol (maman, non, pas de frange) — le mouvement de la mort si discret — je n’ai pas de chapeau.
Les quelques secondes juste avant la chute,
juste avant la descente des escaliers de la cave,
juste avant le petit bruit des rats à l’affût.
Je tomberai, je ne sentirai plus rien, mes yeux clos.
Et, la voix vociférante, salement murmurante du père qui…— fini,
et ce goût à vomir dans la bouche — fini,
et les libidineux yeux complices des clients du bistrot — fini,
et la vue du tableau en face de mon lit, l’unique peinture du pater, son cadeau pour la fête des mères — coups de pinceau pour les fleurs bleues aux pistils rouges et charnus du bouquet, brins miniatures vite faits sur les côtés du vase — fini, fini.
……
Alors, un petit vent frais flotte dans ma robe — le mouvement de la vie si discret — et une banderole de nuages blancs se déplie au sommet du pic d’Ossau. A quelques mètres derrière moi, la porte taguée du hangar éventrée depuis la tempête – un parchemin mouvant d’une masse d’étourneaux s’engouffre à l’intérieur, ressort – au bord du vide, avec eux m’envoler — (maman)
……
Il est midi passé de quelques secondes. Les — NON.ROSE — dévastés, aspirés, affolés, répétés au bas de l’arche en acier tout rouillé de l’ancienne gare, sur la friche.
……
De là-haut, entre deux angles d’immeubles, un rayon de soleil au milieu de la foule — les bras enlacés d’un jeune couple, le blanc de leur peau à peau, une main qui enroule nerveusement la bretelle d’un sac en tissu entre ses doigts. Pour moi, c’en est donc fini du jeune-homme qui… ? — qui, sans lever la tête derrière ses lunettes, venait parfois le samedi et me regardait depuis la table du fond.
…..
Rose, la fille du bistrot LE CARILLON du 135 avenue Michelet, habitait au-dessus du café, à peine à quelques mètres de chez moi. On y venait avec mon père, le samedi un peu avant midi — je m’en souviens parce que ma mère nous demandait de débarrasser le plancher pour laver chez nous à grande eau. Rose était assise dans un coin, derrière une petite table en bois près de la porte — bois poreux, strié, la crasse depuis longtemps accumulée entre les fentes, indécrottable. Ses parents faisaient les beaux devant les clients. Leur fille, ils la calculaient à peine, et ça se voyait dans son regard à elle, cette absence.
Rose traçait des traits avec un stylo à bille noir, sur une feuille arrachée dans son cahier d’école, sortait de sa trousse de petites épingles, et transperçait son dessin avec attention et rage infinies. Un jour, que je me trouvais à la porte du bistrot et qu’elle était descendue à la cave, je me suis emparé de son dessin — une galaxie de trous sur la table en bois. Je l’avais posé sur le banc de la friche — là où elle jouait seule à « un deux trois soleil » en plaquant son visage contre le tronc d’un arbre — un marronnier je me souviens — Rose, se retournait pour surprendre les ombres, comme si elle s’exerçait à grandir avec. M’avait-elle vu ? C’est sans surprise qu’elle avait découvert son dessin sur le banc. A l’arrière de la feuille, en grand, j’avais écrit « Toujours, je serai dans notre ombre ». Elle avait caressé le drôle de visage dessiné sur sa feuille, puis lentement, elle l’avait pliée et mise bien à plat dans sa poche. Elle était repartie jouer contre l’arbre « Un deux trois soleil » — ces mots détournés, sa pâleur… A quelques mètres de là, je ne me lassais pas d’attraper nos silences tandis que l’ombre froide talonnait la lumière.
……
Il est midi passé d’une minute. Au bas de l’arche de l’ancienne gare, depuis la plateforme du pont de levage, vestige industriel sur la friche au cœur de la ville, ça crie, ça s’agite — ROSE.NON — Là-haut, trépas en cours, bascule avec en arrière-plan le pic d’Ossau — les orteils de Rose agrippés — un souffle encore.
……
J’étais régulièrement houspillée par la maitresse. Mon père et ma mère ne savaient pas bien quoi faire avec moi, alors ils me gardaient près d’eux au café – obligée de faire mes devoirs assise derrière la petite table en bois de l’entrée. J’avais beau essayé d’attraper les mots sur les pages de mes cahiers et de mes livres, de m’y exercer de toutes mes forces… Lire, relire — rien à faire — carambolage — j’avais le tournis, je disparaissais derrière les pleins et les déliés. Oh diable les exercices à trous comme les appelait la maitresse. Moi, des trous, j’en avais plein le cœur et derrière les yeux. Alors, sans bien savoir pourquoi, j’arrachais des feuilles dans mon cahier, laissais mon stylo à bille flâner dessus et, de toutes mes forces, je traçais des traits, rageusement je dessinais des visages et, j’épinglais mes portraits sur ma table en bois. Me mouvoir coûte que coûte, trouer, dessiner le vide des mots — épingler, trouer, dessiner, épingler, trouer… (maman)
En guise de surveillance aux devoirs, à chaque carillon de la porte d’entrée du bistrot, j’avais droit aux coups d’œil des clients qui me trouvaient de plus en plus charmante, et aux sourires entendus de mes parents qui acquiesçaient, pas peu fiers. Quand ils avaient besoin, vers midi, je servais les omelettes. Pour me remercier, les clients me claquaient une bise — suintements tièdes de baves avinées au coin de mes lèvres.
Le jeune homme qui…, à peine si je l’apercevais dans la cour de l’école. Il était toujours seul. Ses lunettes lui tombaient sur le nez. Du revers de la main, d’un geste bref et précis, il les rechaussait sur ses yeux. Il venait manger quelques fois Au Carillon — le samedi midi justement — avec son père. Tous deux se parlaient un peu, très peu, lui, à voix basse, son père d’une voix tonitruante comme tous les habitués du bistrot. Le père commandait chaque fois deux omelettes – baveuses, il précisait. C’est celles-là aussi que mon père préférait. Quand je m’approchais pour les leur servir, j’entendais la voix du jeune-homme qui…, une drôle de voix encavée qui dérapait tantôt dans les graves, tantôt les aigus. Ses trop longues jambes l’obligeaient à déporter son bassin sur le côté de la chaise, hors de la table — « Tu gênes le passage de la demoiselle fiston, tu vois bien » disait le père. Le jeune-homme qui… arrachait alors de ses tripes un maigre pardon, qu’il m’adressait tête basse. L’omelette, il la mangeait à petites bouchées— je m’en souviens bien — après avoir griffé à la fourchette sa surface jaune, gluante et informe — comme s’il voulait m’écrire, tracer ma douleur. Certains petits morceaux traversaient les mailles de sa fourchette. Parfois même, l’un d’eux glissait au coin de ses lèvres, et s’agrippait aux quelques poils qui poussaient là.
……
Une fois libérée de mes devoirs pour lundi et du service du samedi midi, j’avais l’autorisation d’aller jouer sur la friche près de l’Arche. Sur le vieux rail de la gare abandonnée, un train aurait pu surgir, bruits de sifflements et d’acier rouillé. C’est là, que j’avais rendez-vous avec le soleil.
Chaque jour depuis, avec l’ombre de moi-même, je marche, me méfie de tout ce qui s’immisce, se contorsionne, glisse dans les interstices — ni vu ni connu, une écume de poussière tout à coup balayée par le vent — signe avant-coureur de… d’un… je ne sais quoi… Ce soupçon de regard dans la vitre, ce souffle fugace … — moi je l’ai vu, je l’ai entendu (maman — maman).
—ROSE-NON— est un montage de fragments, un puzzle d’extraits (été 2025 + textes de l’année), remontés à ma mémoire, suite à l’écriture du texte —ROSE.OUI— ébauché mardi 2 juin, réécrit depuis.
été 2025 , je me souviens encore de l ‘effet produit de la scène des oeufs et de l’omelette… bouleversant
puis cette ambiance de café , et la fuite de cet enfant dans un un ailleurs du langage, des mots , des espaces , des non-dits , de signes pour raconter les choses , que l ‘on devine malheureusement…
et un jeune homme qui… »L’omelette, il la mangeait à petites bouchées— je m’en souviens bien — après avoir griffé à la fourchette sa surface jaune, gluante et informe — comme s’il voulait m’écrire, tracer ma douleur »: lui aussi sait-il alors… que va-t-il se passer?
terrible force à double sens de ces fragments…