07
Sa voix, quand il marche. Les textes qui lui reviennent à voix haute dans le silence correspondent à ses pas. Leur crissement, mot après mot, se mêle aux scories qui comblent les ornières dans les allées du marais. Je l’écoute en marchant, et retiens ce qu’il dit —il sème des graines à la volée dans le cœur d’une adolescente maigre. Sa mémoire dans la mienne. Le frère de ma grand-mère, médecin des mineurs de fond, — un livre à lui seul — a sauvé des vies mais pas celle de sa petite fille. Il a trouvé refuge dans le marais. Quand nous marchons, comme dans un rêve il se trompe de prénom et me donne celui de sa petite disparue. Je ne le détrompe pas, je l’écoute. Il ne tente plus de me faire croire que chasser va avec la protection de la nature. Je déteste la chasse. Les coups de fusil entendus au loin atteignent en moi une cible toujours pourchassée. Je lui pardonne, parce que peut-être il tire sur la maladie qui a emporté son enfant, et aussi parce qu’il connait par cœur les chapitres entiers d’histoires inconnues. Je les absorbe pendant que les oiseaux crient en s’éloignant. En quittant le marais, à peine les bottes retirées, je me précipite sur le petit carnet à spirale pour transcrire les bribes réverbérées, ce que le marcheur a livré au milieu des roselières. Les traces, la passée d’un animal inconnu qui pourrait s’appeler Maupassant, Balzac ou Genevoix — le nom me revient soudain, un claquement d’aile et le choc de la forêt perdue. Extraits transcrits à la volée dans le carnet délavé. A partir de là, dès qu’un livre me tombe sous la main, je cherche en lui un morceau de la forêt perdue et je le recopie. Transfusion. Elle grandit. Tous les extraits mis bout à bout forment un livre flottant, un manuscrit en plusieurs carnets. Depuis, je marche à mon tour dans la forêt primaire, longeant à voix haute un étang couvert de lentilles d’eau: elles se referment vite sur ce qui vient de s’écrire.
08
Le livre sédimente un peu partout dans la grande boite archéologique appelée appartement, celui qu’a déjà chorégraphié Mats EK sur la musique de Fleshquartet. La danseuse regarde. A un moment, chaque écrit déposé remonte à la surface de l’eau dite dormante, comme une bulle qui éclaterait sans faire de bruit. La danseuse repêche lentement les fossiles de papier qu’elle a générés et tente de faire de la place dans l’appartement pour les observer à la loupe, les retourner, les classer selon les formes, les dates, inventer à partir d’eux d’autres configurations, se défaire de certains. Elle les relit, les relie, mais tous ces corps lui échappent et malgré déplacements et grands écarts sur le plateau, elle ne vient pas à bout de la situation qui les disperse dans toutes les pièces. La danseuse s’immobilise au milieu d’une tentative d’unité et demande à son corps défendant d’inventorier tous les espaces dans lesquels logent ses écrits. Le projecteur de poursuite éclaire la malle noire cachée par une pile de linge bien plié qui sert à différer l’ouverture du couvercle refermé sur un dépôt initial. Il éclaire ensuite les boites de carton bleu foncé contenant les vingt pièces toutes créées et des documents satellites. Puis par un effet stroboscopique aborde sur d’autres étagères diffuses les accumulations semblables aux strates du schiste. La danseuse a posé au sol, autour d’elle, des piles de feuilles noircies par les mots et par l’ombre de la forêt perdue — elle est au centre du grand cercle éclectique. Elle tourne sur elle-même, se met dans la peau du diamètre, du rayon, du compas sur la pointe mais sa rotation donne le vertige. Une feuille volante, portée par un souffle imprévu, vient de se poser près de la danseuse. Les instruments se taisent dans l’appartement. La danseuse lit à voix haute ce qui est écrit sur la feuille : « Worlds scoop their Arcs— And Firmaments —row— . Emily D. » Le projecteur éclaire la grande ile circulaire de roches feuilletées. Le plateau rentre dans l’ombre.