# 07 – 08 – Le livre comme fiction # Le triptyque

Le point final de Rose

Il est presque temps pour moi. Pause, en suspension encore,

— sur la pointe des pieds, emportée dans la spirale d’un passé noir, je joue à cache-cache et survis depuis trop longtemps avec un présent fictif. Chaque nuit, on me murmure des mélopées fantomatiques inarticulées, incompréhensibles, et d’une étrangeté insoutenable. J’ai beau me blottir, mon souffle arrimé à ma gorge est coincé dans un râle ininterrompu — sa glaise m’enserre toujours plus.

Au bord de ce plongeoir sans eau, au sommet de ce vestige de pont de levage industriel, au milieu d’une friche de mon village, toute retournée de trouille, je me balance, vrille jusqu’à m’essorer — m’assécher — m’oublier. Pourrai-je enfin m’abandonner au gouffre d’en bas — le haut est décidément trop haut pour moi. A quelques mètres derrière moi, une porte de hangar taguée s’ouvre. Il est midi passé. Une masse d’étourneaux virevolte – parchemin mouvant à ciel ouvert s’engouffre à l’intérieur et en ressort. A cet instant un souffle léger se glisse dans ma coupe bol (c’est ma mère qui me coupe les cheveux et je n’ai pas de chapeau), avec eux m’envoler, fuir les prédateurs,

— mais on ne bascule pas si vite de l’être au non être.

Au bas de l’arche, les NON répétés d’une assemblée de badauds, dévastés, aspirés, affolés. Et, entre deux angles d’immeubles, dans la foule — un point infiniment petit — un homme maigre et sombre derrière ses lunettes. De sa main gauche, il caresse nerveusement un gros livre qui dépasse d’un sac en tissu. L’ombre du — point infiniment petit — se penche vers moi, suspendue elle aussi dans le déséquilibre. Elle me regarde,

— pas seule à prêter attention à l’appel discret de la mort ?

N’est-ce pas « le jeune homme qui… » venait parfois le samedi au bistrot et me regardait timidement assis à la table du fond, alors que sans lever la tête, je remontais de la cave avec mon père, m’installais derrière la petite table en bois à l’entrée de son bistrot, traçais des traits au stylo à bille noir sur une feuille arrachée à mon cahier d’école, puis sortais de ma trousse des petites épingles pour la transpercer ?

Le petit vent frais flotte dans ma robe, et une banderole de nuages blancs se déplie derrière moi au sommet du pic d’Ossau.

Le passant sans nom …

— au commencement était ma quête clandestine et frénétique d’archiviste.

Tout ce que je vous conte là a été vrai, est, sans l’ombre d’un doute vraisemblable.

……

Ce jour après le travail, quand la porte claqua, je restai derrière. Le gardien éteignit. Le hasard s’en mêla. Mes pas perdus — rien d’étrange, j’ai toujours aimé errer dans les couloirs de la bibliothèque — le flottement de mon attention à l’opposé de celle méthodique exigée lors de mes tâches quotidiennes — « une perte programmée » pourrait-on dire (je cherche les mots),

— j’aboutis à un dessous d’escalier en colimaçon. Dès lors, le nouveau rituel de ma double vie commença.

Dans ce recoin interdit d’un noir à peine visible, s’ouvrait une haute fenêtre donnant sur un mur gratte-ciel. En ce mois d’aout, derrière les doubles rideaux du soir rougeoyant et du crépuscule tombant, j’y scrutais des étoiles fusillant le cosmos, me glissais dans le souffle tranchant des nuages sans couture — moments et perspective des plus rassurantes.

Ce jour-là donc (un 14 ou 15 août peut-être), inopiné coup d’œil, j’aperçus sur une étagère à trous métalliques collée à l’escalier en colimaçon, ce qui semblait bien être — une encyclopédie. Je l’approchai : pas la moindre mention sur sa vieille couverture cartonnée — aveuglée sans doute à force de lumière et d’obscurité alternée. Je soupesai l’ouvrage. Il était lourd,

— pas à sa place. Inclassable peut-être. L’oubli d’une société secrète de savants premiers, avais-je très vite imaginé.

De mes doigts fiévreux, j’entrouvris une page — pas la première, une page au hasard. Elle était marquée au centre d’une série de plusieurs chiffres semi-invisibles. Je me souviens de l’intitulé excentrique du chapitre que cette mystérieuse combinaison annonçait : « Grammaire pour l’humanité », ainsi que, de la juxtaposition intrigante des deux mots de la page suivante : « Ecritures alternatives »,

— je commençai aussitôt une hasardeuse lecture entre les trouées de vocables — lettre après virgule, trace de phrase après symbole.

Je me voyais déjà reconstituer tout seul le spectre du puzzle des innombrables feuilles de cet ouvrage miraculé (ma raison d’être enfin sous mes yeux ? ). J’allais devenir l’élu découvreur qui offrirait une reconnaissance mémorielle à une œuvre oubliée, qui l’arracherait à la lente invasion moisie des mailles de son papier biblique,

— précaution infinie et toute religieuse, trouble sensation de péché et d’irrépressible élan de résurrection. Avec stupeur et vertige, je tournai entre mes doigts une à une les pages du précieux vestige (après avoir pris soin de les dés-humecter tant mon corps salivait de toutes parts).

Me prenant au jeu, de début de soirée en nuit durant (pendant un temps que je ne m’aviserai pas de calculer), je poursuivis mes déchiffrages. J’inventai mon « inédit » à la pâleur de mots insaisissables avec une ardeur continue, bien que ne sachant pas où, au petit matin du jour précédent j’avais laissé le dernier feuillet, et duquel je redémarrerai dès le soir du lendemain. Dans ce lieu incertain et en cet entretemps coupable, je reportai sur un modeste cahier, les quelques jambages survivants de l’ouvrage. Ces heures de (re)lecture et (ré)écriture, à la seule lumière d’une lampe de poche, ressemblaient à des rencontres amoureuses aux lendemains sans fin. Parfois, dans mon isoloir clos, sous l’escalier, je murmurais les mots retrouvés et, de souffle en souffle jonglais à l’air libre entre leurs trous. Ma mémoire avait avalé moultes débris de langue de l’ouvrage incomplet, et s’employait à en restituer toute la fulgurance — tels ces souvenirs de presque riens croisés une fraction de seconde souvent en pleine rue — (permettez-moi ce détour) — courbure de nez affamée penchée sur une poubelle pleine, main arthritique actionnant impuissante une poignée de porte lisse, bouche ouverte criant NON à une enfant sur le point de se jeter d’un pont de levage…

Je ne comprenais rien aux listes que je reconstituais (ne cherchais pas à les comprendre d’ailleurs). Dans ce chaos intrépide, je suivais un itinéraire en marge de celui de notre monde innommable. Et à chaque aube, je sentais ma puissance décupler, presque douloureusement tant il y avait plaisir à ce nouvel ordre créé avec des mots absents qui me parlaient.

……

Au matin, je retournais à mon travail d’archiviste. Derrière mon petit bureau, je vérifiais scrupuleusement les ouvrages de ma nouvelle charrette de livres — cotations, références tatillonnes, tirés à part, dédicaces, ex-libris, notes de bas de page, provenances d’ouvrages en vue de restitution, section et sous sections en vue d’inventaires. La routine. Mes journées invariablement frôlées par la noirceur du manque — la parole que je ne savais pas dire. Et, mes nuits —  des mots qui gloussaient sans fin autour de moi sans que je ne puisse jamais les attraper.

……

Et puis, à ma mort qui ne tarda pas et interrompit brutalement mon élan, mon collègue en vidant mon tiroir de bureau, tomba sur quelques feuillets abrités là imprudemment — fort heureusement quelques-uns seulement. Il s’empara promptement de ma fabrique clandestine.

Je l’observais s’emmêler entre ses trucages et compilations, digresser sur mes quelques données labyrinthiques. Non sans dépit, j’en pris acte et, en un sens — en un sens seulement et provisoirement— pardonnai à ce disciple parasite l’incomplétude annoncée de son entreprise, qui en sus, comptait bien ne m’accorder qu’un rôle de passant sans nom,

— j’attendis patiemment que ce mauvais garçon (que j’avais été avant lui), se lasse… Et, cela ne tarda pas.

….

Par un curieux détour fictionnel et un recto verso que je garderai secrets (ne m’en veuillez pas), cette esquisse encyclopédique se poursuivit, s’emballa même, encore ailleurs.

L’aleph (probable) de Marianne

Une rumeur circulait au village. On disait que le « quidam », celui qui passait par ma librairie chaque été — semble-t-il un archiviste — avait mis la main sur un livre invraisemblable. J’en conçus immédiatement une curiosité infinie, un espoir et une impatience même. Pouvait-on encore raisonnablement concevoir qu’un livre fût un trésor, imaginer en extirper quelques précieux secrets justifiant notre présence terrienne ? Tout l’été, j’attendis de pied ferme que ce petit homme sombre revienne, me disciplinant pour garder raison. Mais en secret, j’étais prête à toutes les folies : éclaircissement de hiéroglyphes disparus, analyse d’un point ou d’une virgule laissés pour compte…

J’avais si souvent repensé à lui, me redemandais en boucle la raison de ses achats silencieux autant qu’intempestifs — plusieurs exemplaires d’un même livre — le dernier je m’en souviens Lettres de chevet de Sei Shônagon. Je revoyais précisément l’exemplaire acquis la veille, ses pages trouées qu’il cachait maladroitement entre ses mains maigrichonnes. Derrière ses lunettes, il me murmurait sa nouvelle commande. Cinq autres du même titre,

— que dire ? En perçant tous ces ses livres achetés, projetait il — pure folie — de détruire la gente des livres de librairies, et faire place à — SON LIVRE — un spécimen au contenu capable de se démultiplier à l’infini ?

Quelle mouche m’avait piquée ? Curieusement, je me laissais emporter dans une quête insensée que je suspectais (disons-le) totalitariste. Plus j’attendais « l’homme qui… », plus il tardait à revenir, et plus j’imaginais ce livre — une encyclopédie sans doute — capable d’enlacer les connaissances du passé, du présent, et de leurs futurs réunis — pure folie — d’autant que cela laissait supposer la destruction de ma propre librairie. Animée de cette terreur irrépressible, j’en conclus que,

— je bifurquais sans bruit — (moi, à ne pas croire !) — vraisemblablement, vers la quête d’un Aleph.

A propos de Yael

Je me balade entre théâtre et écriture. Avec le Tiers livre, j'ai envie de me surprendre, de jouer plus ! Sinon souvent scotchée de réaliser comment l’invisibilité finit toujours par poindre et surgir avec fracas. Je voudrais incarner par l’écriture ce trouble profond. Plus que jamais aujourd'hui. "Un dimanche à Auschwitz," Yaël Uzan-Holveck (orchestration d'extraits d'interviews) et Laurent Wajnberg (photographies), éd. de l'Aube, 2003, réédition 2024

Un commentaire à propos de “# 07 – 08 – Le livre comme fiction # Le triptyque”

Laisser un commentaire