#chroniques #01 | Faire, ou ne pas faire, ses nuits entre livre et rat.

1/

« un monde qui perd les eaux et part à vau-l’eau tout droit à cheval sur sa mort » 

2/ dormir là

photo NH détail de tableau Miriam Cahn
Miriam Cahn Détail PhotoNH

Lentement, et peut-être parce que je n’avais encore jamais vu les choses sous cet angle, ni d’aussi près, j’ai posé ma tête contre l’épaule minuscule. J’avais dit oui, comme on se lance, sans réfléchir. Dire qu’après on regrette? Une fille, dans les neuf mois. Elle couchait dans le lit de sa mère, parfois dans le petit lit attenant. Il n’y a qu’une seule chambre. Calée avec un oreiller, il semblait bien qu’elle fabriquait sa nuit. 
J’ai posé ma tête contre l’épaule minuscule. Écoutant le souffle, j’ai observé l’obscurité. Un pan de Wax recouvrait la fenêtre; quelques livres penchaient, une lampe, un biberon prêt « au cas où », des peluches avec leur têtes bizarres… dans la penderie ouverte les vêtements formaient comme une petite forêt.
Tu sais, maintenant elle fait ses nuits, elle m’avait dit ; si tu peux venir dormir au cas où elle se réveille. Je l’avais d’abord connue enceinte. Une nouvelle tête dans le quartier. Le ventre m’avait frappée, énorme, quand le corps autour, gracile; la peau pâle. Et la voix. Une voix qui venait d’ailleurs. Elle était réapparue avec sa petite bête sur les bras; encombrée de sacs et d’une poussette. Si je peux aider? Quelquefois je l’avais raccompagnée. Elle habite au quatrième. Elle m’avait fait un thé. On se croisait au Lavomatic.
Si tu peux? Rien qu’une nuit? Pourtant les enfants ça ne me dit rien, surtout les bébés; je peux même dire que j’en ai peur. Leurs bras qui gigotent. Leurs cris plus ou moins perçants. Comme nous effrayent de petits animaux en apparence inoffensifs. Qui peuvent mordre, même avec une seule dent. Un rat une nuit était venu dans ma chambre. (combien un rat a-t-il de dents?). Un rat dit la chanson. Il a rongé la souricière Il a arrêté la pendule Et renversé le pot à bière Je l’ai pris entre mes bras blancs Il était chaud comme un enfant Je l’ai bercé bien tendrement Et je lui chantais doucement… Mais c’est une autre histoire.
Demain, oui, je serai là. Ne sonne pas, elle dormira.
Dans le grand lit l’enfant suçait son doigt. À chacune de ses respirations qui allait s’amplifiant, pour retomber dans le silence, je tendais l’oreille; c’était comme une tempête qui emportait ma tête. Que le sommeil, puits noir, aurait pu l’avaler tout entière? Peur de mon propre noir qui renaissait en elle? Je luttais pour ne pas m’endormir et je me redressais pour mieux la regarder. Elle était là couchée : « neuf mois et quelques jours, des jours comme des semaines parce qu’à cet âge tu vois ça change si vite ». Et il y avait ce trait humide sur sa joue, cette odeur de lait qui soulève le coeur. Que font les yeux sous leur taie quand ils dorment?
Elle était là. Je voyais. Je l’écoutais. Parfois je somnolais. Elle état là, je la sentais. Sa chaleur. Son épaule minuscule contre ma joue. À cinq heure le camion des ordures est passé, il m’a tirée de ma torpeur. Est-ce que j’avais sombré ? Le jour pointait; deux yeux, me fixaient.  


3/ après l’horloge de minuit

au croisement des rues piétonnières bien après minuit avant de quitter la place, en prenant garde de ne pas glisser sur les écorces desséchées (et plumes et rats), quand le vent fait voler la poussière et les flyers ( ceci n’est pas un pléonasme), à la lueur de la vitrine à glace restée allumée comme une enseigne, et ce corps voltigeant qui s’éloigne dans la rue des Marchands, et son cri se perdant, emprunter à l’opposé, le vide d’une rue qui descend, quand l’éclairage urbain semble fondre, avec le bruit de mon pas en écho et la musique brutale de la cour qui s’engouffre


4/ maquette marge et miroir

Le 2 juin l’exemplaire de référence est arrivé. Un jeudi, a dit P. , c’est drôle on dirait que tu l’as fait exprès. Un Jeudi c’est le nom de la maison d’édition qui n’est qu’une fiction. Ce jeudi-là, donc, le jour où le petit groupe de l’atelier, est venu sous les arbres parler et boire, manger. L’exemplaire est arrivé, confirmant ce que je pressentais : insuffisance des marges intérieures ou plutôt, équilibre imparfait entre les marges extérieures et intérieures, le texte à l’air de plonger dans la pliure. L’inutilité de la dernière page : en belle page, la page pair, imprimée en miroir : peur de finir sur le silence, peur —qui n’était pas la mienne—, d’aller au blanc. Et ce S malencontreux débusqué par G. ou cette coupe bancale. Regret de ne pas avoir pensé aux rabats. Enfin. Finir.
Finir. Laisser ce petit livre prendre sa place sur l’étagère. Le partager aussi. Reprendre ce qui dort. Ecrire encore.

5/ d’une (petite) bête plus ou moins grosse

Un rat une nuit, était venu dans ma chambre. Un rat dit la chanson. « Il a rongé la souricière Il a arrêté la pendule Et renversé le pot à bière » mais je ne l’ai pris entre mes bras blancs, je n’ai pas connu la chaleur de son corps, ni ne l’ai bercé tendrement en lui chantant doucement, du rat, la chanson. Dans un de ces éveils qui ponctue mes nuits, dans le silence habité de la chambre, j’ai perçu une présence. J’allume. Je tourne la tête à droite. Je le vois, un peu planqué sous la commode, il me regarde. Le rat. Ce rat. Dans les vingt centimètres, je dirais, queue à demi comprise; de la taille de ma main ouverte —non non je ne te tends pas la main. Surpris ou surprises nous sommes. Lui, ou elle, et moi. Je dis rat pour écarter le pire, une rate en gestation ou venant d’abandonner son trésor vivant sous le tas de livre à ranger, dans le trou du mur, ou, pourquoi pas sous mon oreiller … à peine le temps de cogiter, le rat sans descendance, ou tel que je le rêve, a filé par la porte entrouverte emportant mon sommeil…

l’histoire du rat n’est pas une fiction, elle dit, comme si cela avait de l’importance
l’histoire du rat de cette nuit là crois moi
l’histoire sonne faux, j’ai dit
où est le juste
à bon chat bon rat elle disait
pour tenir tête
elle se faisait des histoires

A propos de Nathalie Holt

A commencé en peinture, a vécu de théâtre et d’opéra, des années de scénographie plus tard ne photographie pas que son lit tient son journal en images écrit et marche chaque jour A publié des nouvelles : Ils tombaient / Averses / couché on fait plus court édition UnJeudi

7 commentaires à propos de “#chroniques #01 | Faire, ou ne pas faire, ses nuits entre livre et rat.”

  1. La petite bête qui trottine en écho, entre rêve, éveil et cauchemar. C’est plein de douceur et d’effroi, comme une peur pudique, qui n’oserait s’aventurer en pleine obscurité, pas plus qu’en pleine lumière. Merci.

  2. Et tout le temps, je pense à Un Thé chez la Souris… c’est malin, Nathalie!

  3. « Mais c’est une autre histoire. »
    Pour ce rat qui va de l’une à l’autre,
    Pour ce réel sans ponctuation,
    Pour cette promesse de livre à partager enfin.
    Merci Nathalie. Merci pour tout.

  4. Naissance et mort du monde en 15 mots, beau raccourci. On aimerait surtout que le ciel perde les eaux. Me suis demandé s’il y avait un lien entre la perte des eaux du monde et la fille de neuf mois. J’ai apprécié l’écho du 2 et du 5. 20 cm, le rat ?!

    • oui dans les 20 cm le rat, un petit rat… ( il y a des liens qui se tissent entre les parties en écrivant)
      Merci de ton retour Cécile