# Chronique 05 # Ceci ne tient qu’à.

# Chronique 05 # Ceci ne tient qu’à.

Photo Y.U

1 | Du monde et Inversement

Fierté de l’humain téméraire sous

sa vulnérabilité

Fierté de l’humain discret sous

son altérité

Et si avec lui, le désordre du monde

s’inversait ?

2 | Le réel des moustiques

Je lève la tête et lis ces quelques mots inscrits sur le Palais de Chaillot – côté Tour Eiffel

/ Tout homme crée sans le savoir / Comme il respire / Mais l’artiste se sent créer / Son acte engage tout son être / Sa peine bien-aimée le fortifie /

Un peu plus loin sur l’aile Passy, côté Trocadéro, je lis encore

/ Il dépend de celui qui passe/ Que je sois tombe ou trésor / Que je parle ou me taise / Ceci ne tient qu’à toi / Ami, n’entre pas sans désir /

Je voudrais rendre hommage à l’homme modeste, comme on le ferait d’un artiste resté inconnu de son vivant. Il collectionne ses humbles trouvailles dans la rue, les offre au regard de ceux qui passent par là. Je m’arrête. Il me dit : avez-vous remarqué, qu’ils prolifèrent avant l’orage et qu’après ils fuient ? Sous sa tente, il les guette, les écrase, les aligne proprement près de lui et au petit matin les glisse, un à un, sous des cadres en verre Ikéa – une série découverte emballée un jour boulevard saint Antoine. Cadavres de moustiques, réunis, exposés. S’il s’écoutait, en ferait-il de même avec les piqûres qui couvrent son corps ? Un pari fou, une impulsion de domestication, une mise au pas de l’animal ailée. Ne restent que de vagues traces, petits points noirs prisonniers du verre, précise-t-il. Collectionner pour ne pas se consumer, collectionner toujours plus, collectionner ses collections, puis choisir une place à chaque objet trouvé et leur inventer des accointances. Fabrique d’une famille choisie ? Un jour, quelqu’un a photographié son espace de coin de rue, lui a parlé de scénographie, est revenu, ici puis là – banc public, arrêt de bus, bout de pont, entrée de poste, recoin d’immeuble, couloir de métro… Il savait, cet ami imaginaire, et peu lui importait ce qu’il allait faire de ses photos. Il était si seul et aimait raconter. Il ne disait pas ses coulisses, ses mascarades, ce ‘jamais accès à rien’ qui le cassait. Il ne révélait pas comment, minable vagabond des maisons de correction, il se vengeait de sa honte, comment son humiliation le paralysait sans empêcher l’horreur. Par contre il devisait volontiers sur la consistance particulière du temps quand il se mettait en quête de ses collections et réalisait ses expositions. Peu à peu la logique s’inversait. ‘Le regardé’ devenait ‘le regardeur des propres sur eux’. La petite communauté du quartier, s’étonnait avec inquiétude mais amusement de cette poésie urbaine. Il en rajoutait, jouait de sa séduction d’épouvantail, étalait son consumérisme de bricoles – pièces décharnées, peintures oubliées, livres effeuillés, vieilleries d’affiches… les conjuguait à son talent d’archiviste en errance – bulletins scolaires miraculés, photos d’anonymes, carnets de rêves… Certes, des rumeurs circulaient, il n’évitait pas les plaintes, on se méfiait – ainsi va la peur du monde – ainsi également, collection après collection, exposition après exposition, il ne cessait de se fortifier, de retrouver fierté.

3 | Avec C. Lispector, garder la tête haute.

Regarder plus haut que soi. Observer ce qui dépasse notre horizon direct, et – par exemple – apercevoir sur un mur un chat jaune tout souriant d’Alice et de Thoma Vuille, peint à la bombe sous toutes ses déclinaisons au détour des murs du monde – obsession d’un graffeur, underground au moins à ses débuts. Ne porte pas malheur ce chat-là, il n’est pas noir. Oser ce petit geste qui n’a l’air de rien – lever la tête (Johann Wolfgang von Goethe le savait bien – Nous devons en rester à la vieille coutume de rester la tête haute), croiser les doigts on ne sait jamais, résister au dos courbé qui plonge sous l’échelle. S’élever vers le ramage des arbres, et surprendre dans les airs, suspendues à leurs manches, quelques sorcières à balai – aucune crainte, le bois porte bonheur – la preuve, les charpentiers ne tombent jamais des toits, et dans le nord de Sumatra, sur les pustaha, c’est sur des livres en écorce, que sont consignées les recettes et les procédures de rites divinatoires permettant d’entrer en lien avec les esprits. Ceux qui gardent la tête haute – la confrérie me l’a répété – sont les élus. Ils savent accueillir les gestes pratiques et les savoirs ancestraux – les maléfiques – par exemple – celui d’un chamane australien qui chante le nom de sa victime, puis pointe son os pour provoquer sa mort – ou les bénéfiques – comme celui du dieu du panthéon mochica, qui grâce à une amulette ou une boisson hallucinogène, convoque les esprits protecteurs – Ceux qui gardent la tête haute – se sachant malgré tout faillibles, s’entourent parfois d’un bestiaire sorcier. A l’heure où le jour bascule du soir au crépuscule, ils n’hésitent pas – par exemple – au Gabon, à se dédoubler en pangolin, en Afrique du sud, en oryctérope, dans nos contrées, en chauve-souris ou en moustique. Grâce à ce pouvoir, selon les cas, ils convoquent un génie, un démon, un esprit ou un ancêtre, mettant ainsi toutes les chances de leur côté. Des chances (info notifiée dans le mallevs mellificarum), bien plus probables que cette superstition du trèfle à quatre feuilles un vendredi 13, répandue par quelque bêta.

Chaque geste compte. L’écriture automatique fait partie du package de sorcellerie. C’est à ce jour la seule à laquelle j’ai accès. Je l’exerce et reviens vers vous. 

Sylvie Auvray, artiste plasticienne – Broom – Gallery M. Simmeti- Milano – 2019

4 | et d’écrire, la larme m’en tombe

Elle lève la tête. Elle reste là. Immobile. Son corps est raciné jusqu’à son faite. La presque nuit glisse le long de son cou, exhale par vagues discrètes une fraîcheur inespérée. Instant de l’inversement. Le bruit de la cohue se dénude. A pas de velours, le silence prend les devants. Son dos dressé du houppier jusqu’au bassin, la soutient. A ses pieds, l’attrait terrestre lutte avec ses ailes prêtes à l’envol. Elles vont se déployer. Elles s’apprêtent à. L’œil fixe, la tête haute. Partir. Elle attend le déplie de sa décision. Elle ne cherche rien, ne pense rien. Son visage, une soie lisse comme le ciel. Ses lèvres légèrement entrouvertes, aspirées par un filet d’air, insignifiant, celui d’un moineau dans son nid qui pépie en s’endormant rassasié. Si peu bouge. La lumière s’étire comme un élastique fatigué. Son œil, une feuille suspendue. Une larme enfouie au creux de ses nervures. Elle perle, irisée sur ses pourtours, informe, solitaire. Minuscule compagne.  Elle hésite. Se cramponne. Enroulée sur elle-même. Au bord. Lourde. Ne pas s’aviser de l’approcher. Elle tomberait aussi sec.

5 | La robe rouge 

Lui en bas, la tête haute, aveuglé par sa petite robe rouge dans le ciel. Le soir tombe. Nuages diffus tout autour d’elle. Frêles, si frêles, ce tissu et sa silhouette. Même l’air ne dit mot. Une buée sur ses verres de lunettes. Toute transparence obstruée. Un alignement insondable, informe. Sa robe rouge, un corps à corps, un peau à peau, si doux. Qui épouse l’autre. Un à un dans un tout. Il ne bouge pas. Surtout pas. Tremblement des contours. Son souffle, et sa robe. 

A propos de Yael

Je me balade entre théâtre et écriture. Avec le Tiers livre, j'ai envie de me surprendre, de jouer plus ! Sinon souvent scotchée de réaliser comment l’invisibilité finit toujours par poindre et surgir avec fracas. Je voudrais incarner par l’écriture ce trouble profond. Plus que jamais aujourd'hui. "Un dimanche à Auschwitz," Yaël Uzan-Holveck (orchestration d'extraits d'interviews) et Laurent Wajnberg (photographies), éd. de l'Aube, 2003, réédition 2024

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