1•
L’immersion du corps dans le courant froid de l’eau de la rivière du bas de la ville
L’immersion du corps dans la fournaise brûlante de l’air des rues de la ville basse
2•
Si collection signifie répertoire, lieux, dates, tris méticuleux, étiquetages, listes, critères acérés, je n’en fais aucune.
Si collection signifie velléités, tentatives, oublis, variations, poignée de brindilles, association plutôt qu’objet d’une même sorte, elles m’accompagnent.
Les crayons par exemple, leurs trousses, leurs types, les couleurs, ceux qui fondent dans l’eau, et aquarellent le dessin, ceux qui pour une teinte proposent cinq ou six valeurs, et mes préférés : les crayons de bois. Le plaisir de les aligner dans l’ordre, B plus doux, faciles à estomper, H plus secs, traçants nettement, idéalement maintenus dans un état d’usure comparable, regroupés par marques au touché identique et au crayonné variable.
Dans un autre domaine, et avec ce sentiment de crime devant la nécessité de les jeter, les collants. Pourtant je n’en porte pratiquement plus, la sensation au moment de les enfiler m’en dissuade, et les quelques jours froids où je pense à porter une jupe de laine ou une robe courte chaudement doublée, que le collant complète, habille en somme sont devenus rares. L’achat d’un collant n’est pas anodin, plusieurs questions surgissent : la marque, le prix, l’espérance de solidité, l’épaisseur, la matière, choix de la neutralité — proche de la couleur de peau — ou la fantaisie aux ramages bigarrés, en passant par les chevrons, les jours, le noir, le blanc. Une fois porté quelques fois, s’il est de qualité et qu’on a mis le prix, il ne se troue pas mais il se déforme, bouloche, et le voilà déclassé. D’abord plié dans la pile avec les autres, puis changé de tiroir, là où sont gardés ses prédécesseurs, celui-ci, marron châtaigne opaque porté avec une jupe en Tweed, celui du Nouvel An, le vert mis une fois pour une soirée à thème… et les collants voiles, beiges, marrons, fins, très fins, qui peuvent encore faire une fois, si on fait attention ou porté sous un pantalon malgré une maille filée. Le collant c’est le rapport au plus près de la peau, le jeter c’est jeter ce qui a fait peau.
Je pourrais évoquer les carnets aux pages restées blanches, tous ensemble, comme de bons présages, ou les chaussures qu’on ne mettra plus, qu’on a adoré, on les regarde, incrédule, et on les garde encore.
Collection et petites pertes se confondent dans mon esprit, car chaque reste, brin, bidule, truc, bout, est relié par la mémoire visuelle et tactile, olfactive ou sonore à un reste de même sorte, un brin de même couleur, un bidule avec son couvercle, un truc qui pareillement s’emboîte, un autre bout qui s’enroule ou s’emmêlent.
Je suis gardeuse, je trie plutôt bien, mais rien ne fait vraiment collection sauf l’attachement.
3• Chercher midi
On le sait que la fille qui a ses lunes fait tourner la mayonnaise, enfin avant quand avec un œuf, de la moutarde, de l’huile on la montait et qu’on en attendait des compliments.
On le sait un chat noir pas question, d’ailleurs dans les portées de chatons, ce sont les derniers choisis.
On le sait le malheur des glaces, des parapluies, des couteaux, du sel, des échelles, des vendredis, des treize, des cheveux roux, des plumes, des pains à l’envers, enfin, on le savait.
On le sait le truc d’embrasser un crapaud, de filer la paille, de tuer un âne, de parler au vent, d’enfiler des souliers, d’enterrer les os de sa mère. On le fait plus, c’est tout.
On le sait la mousse et la pierre, l’œuf et la poule, le ramage et le plumage, le beurre et la galette, la soupe dans la grande assiette, et toutes les autres histoires où rien ne sert à rien.
On le sait le vert sur un bateau comme au théâtre sauf bâbord tribord pour l’un, cour et jardin pour l’autre. Pareil les (…) dont on ne dit pas le nom. Je ne le dis pas du coup
Sûr qu’à quatorze heures, il n’est plus midi sauf au soleil déréglé. Pan sur le bec !
4•
Énervement en dormance
Qui peut le moins peut encore moins
5•
Si écrire dans l’eau était possible, je ne porterais que peau en guise de vêtement. Dans l’eau, écrire c’est dans la tête, le courant file, les idées fourmillent toutes fraîches, ensuite il faut tout recommencer à zéro. Un détail de costume. Belle manière de ne pas décrire le corps. Des robes légères, fluides sur les jambes, une robe de chambre aux couleurs fanées, une façon de marcher sans chaussures dans le sable ou en bottes de caoutchouc sous la pluie. Un vêtement suffit à camper sa silhouette dans la fiction. Pour le Fiestival 2027 au titre résilient — Amor Mundi — je broderai une chemise. Un vêtement ancien venu jusqu’à moi depuis le cœur des années 1830. J’en vois et ressens : le rêche d’une trame usée et la solidité des points de couture, la régularité des plis et le soin des points d’ourlet, l’attention à la forme d’une épaule et la minutie des points de feston, la délicatesse d’un peu de dentelle et la joliesse des points de bride, l’usage tous les jours d’un vêtement de travail et la dextérité des points de reprise là où l’usure a conduit l’aiguillée bien menée à recréer un peu de tissu. Milliers de gestes nécessaires depuis les graines récoltées et plantées, la cueillette des tiges rouies et sorties jusqu’à la filasse enfin prête au tissage, et un jour dans le coupon les doigts d’une fille cousant la chemise, la portant, la lavant et la gardant en état. Rendez-vous en mai prochain pour y lire l’Amour du Monde.
Merci Catherine pour cette collection de textes qui finit par des mailles. Je songe à ces mots qui forment un sujet prolifique : « rien ne fait vraiment collection sauf l’attachement. »