J’entre dans la cuisine à l’aube. C’est la nuit encore. Sous mes pieds nus je sens la poussière de sable des carreaux; mes ongles qui ont poussé frottent le sol; on dirait des griffes. Le réfrigérateur ne fait aucun bruit, son silence m’inquiète. Je cherche l’interrupteur, là où le mur pèle et laisse la pulpe des doigts blanches. J’appuie. Un toupet de mèches grises m’apparait ……………………..
Je suis dans la cuisine devant ce reflet en pagaille et derrière la rue atone. Une lueur longe l’arête du toit de la maison d’en face, comme tirée à l’éponge, longue, avec de l’or. Le jour se tire par la peau quand je la vois. Sur la planche à découper le pain. Une limace. Énorme. Aussi grosse qu’un pain …………………..
Autour du corps de la limace il y a tout un réseau de traces concentriques, translucides et nacrées, comme si la limace, s’étant auto-engendrée d’un point de la circonférence du cercle le plus grand, n’avait cessé, en perdant les eaux, de progresser en spirale avant de venir s’échouer au centre de la planche ……………………..
Je suis dans la cuisine devant une limace énorme posée sur une planche à pain. Le réfrigérateur se met à pousser des petits cris de poule. Au marché hier, j’achetais des oeufs, j’ai vu un homme découper un homard vivant avec un couteau. De la queue vers la tête, en remontant ; les pinces du homard étaient tenues par des caoutchouc noirs. Mieux vaut tuer un homard mort plutôt qu’un vivant avait dit quelqu’un. Une camionnette passe ………………………
Le bruit de la carapace qui se rompt file la rue avec la camionnette; le visage de l’homme qui n’est qu’une ombre fugitive traverse ma mémoire avec celle du couteau ……………………….
La limace n’est pas noire mais brune avec des taches plus foncées. Elle n’a pas de pattes. Où se trouve sa tête? Avec ses deux extrémités indistinctes, recourbées, c’est une espèce de palindrome caoutchouteux. Est-ce qu’elle dort? ………………….
On tousse à l’étage : Non, non, je ne veux voir personne ……………
Il semble que la limace grandit malgré moi. Ou c’est moi qui rétrécît tandis que le ciel rosit …………………………..
Je suis dans la cuisine devant la planche où repose une limace énorme. J’ai faim. Vais je la saisir à mains nues pour m’en débarrasser et me couper une tranche de pain? Mais où sont le pain et le couteau?…………………….
Dans le bac de recyclage j’attrape le Monde. Je le déchire en deux. Ça fait un bruit de feuilles mortes. Je plaque la feuille à cheval sur le dos de la limace et je tire à deux mains. Je tire de toutes mes forces. Ventousée à la planche la limace résiste. Je tire. Je tire encore. Je tire plus fort. Elle se détache. Son poids me propulse en arrière …………………………
Je suis dans la cuisine devant la poubelle avec une limace entre les mains. J’entends des pas dans l’escalier. Les pas se rapprochent. Non. Non. Je ne veux voir personne. A. entre en robe pâle, elle sent comme les roses. Elle s’arrête dans l’embrasure de la porte. La lumière de la rue embrasse son beau visage. Pourquoi tu jettes le pain? me demande A. en levant gracieusement son bras droit vers moi, il n’est que d’avant hier ……………………….
Un commentaire à propos de “#arts de la fiction #01 | un pain de limace”
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Le clair obscur de l’aube, la clarté qui se refuse toujours, l’oppression de l’étrange, de subreptices analepses qui augmentent le malaise, l’absurde « elle n’a pas de pattes »… Très impressionnant !