# chroniques 9 – 10

Comme une envie de suivre les numéros de chapitres, en sachant que jamais je n’arriverai à 528 !

Ensemble

1 – Les sales gosses

Sales gosses, gosses sales. Ils rentraient de l’école ensemble, sans avoir regardé à droite et à gauche en traversant malgré les rappels parentaux. Ils rentraient ensemble en sachant que le lendemain, ils repartiraient ensemble. Ils étaient dans la même école, dans la même classe, et vivaient dans le même joli immeuble posé au milieu d’un grand terrain libre. Sur leurs dos, le même cartable, choisi ensemble en compagnie d’un seul parent. À quoi bon déranger d’autres adultes puisqu’on savait que ce serait finalement le même cartable, le même blouson, les mêmes baskets. Les parents s’étaient regroupés avec d’autres pour acheter ce grand terrain et y faire construire deux immeubles à leur goût, avec plein de parties communes et des dimanches de jardinage partagé. Alors, ENSEMBLE, ils connaissaient. Les deux garçons n’avaient que 6 ans au moment dont je parle. Moi, je les regardais rentrer ensemble, ouvrir la porte d’un des deux appartements parentaux et ressortir comme par magie au bout de quelques secondes, à quatre pattes, poussant chacun une petite voiture rouge vers des chemins connus d’eux seuls, les genoux dans la terre ou la boue, peu importait. Gosses sales en fin de journée, gosses sales et heureux d’être ensemble, toujours. J’ai su bien plus tard que ce mot là était resté dans leurs vies, s’était traduit par des études communes jusqu’à la création d’un seule et même entreprise assez vite florissante puisqu’exempte de querelles.

2 – La surprise

La surprise aurait été qu’ils se séparent, qu’on les sépare. Mais la force de cet ENSEMBLE là aurait résisté à tout. Même à cette surprise réelle qui avait fait qu’ils rencontrent deux filles aussi ‘ensemble’ qu’eux et qu’aucun des deux ne s’amourache de celle dont l’autre était tombé amoureux. Double compagnonnage.

3 – Jouer à penser

Bien sûr, on se posait des questions. Fallait-il se méfier de cette osmose, fallait-il séparer cet ENSEMBLE, était-il dangereux pour la liberté de l’un comme de l’autre, etc ? Ils avaient grandi, les questions avaient été posées à la grande surprise des deux concernés qui, eux, ne se les étaient jamais posées. Ils avaient appris, petit à petit, à jouir du ENSEMBLE tout en se gardant des pans de temps personnels, dont ils partageaient sans doute le récit et l’analyse ensuite. Ils s’étaient construits, non pas comme un bloc solide mais comme une cellule cohérente qui prenait sa liberté autant que nécessaire, autant que la résistance de l’ENSEMBLE l’exigeait. L’endurance était leur moteur, et le partager l’allégeait.

4 – Cosmonaute sur la Terre

Lorsque je les observais enfants, je les avais vu jouer à toutes sortes de jeux auxquels je ne comprenais pas grand chose. Les voitures volaient, les bottes en caoutchouc des jours de pluie servaient apparemment de navires dans les flaques, transportant des petits bonshommes de plastique colorés. Et puis, il y avait eu la célébration des premiers pas de l’homme sur la Lune, les images ressorties sur les télévisions du monde. Les garçons avaient adoré et s’étaient aussitôt confectionné des costumes ad hoc : vieux ballons crevés et découpés en guise de casques, anciennes doudounes des parents randonneurs en guise de combinaisons rembourrées, grosses bottes de neige ressorties en plein juillet pour compléter l’attirail. Cosmonautes sur la Terre, les deux garçons jouèrent à la découverte de cratères qu’eux seuls savaient voir pendant au moins trois jours… temps record ou presque pour la longévité d’un jeu neuf.

5 – Notre Victoire

Car c’en était une. Avoir réussi à regrouper des gens aux intérêts communs mais pas toujours connus : ça c’était passé de bouche à oreille, je connais untel qui pense comme nous sur l’éducation des enfants, j’en connais un autre branché sur l’éducation active… car il y était beaucoup question d’éducation, la majorité des adultes étaient profs ou chercheurs quelque part pas loin, le CNRS ou la Fac d’Orsay dont on était proches. Puis, une fois ce panel constitué, avoir choisi, tous ensemble, un grand terrain, un architecte, avoir réfléchi aux modalités de vie qu’on aimerait instaurer. Ça avait donné deux petits immeubles de cinq et six grands appartements sur trois niveaux. Magnifique vue dégagée, jolies cheminées et plafonds en forme de coques de bateau retournées. Et, surtout, salle de jeux et buanderie communes, jardinage partagé tant du point de vue des travaux que de celui des cueillettes et dégustations. Et finalement, enfants encadrés ENSEMBLE. On comprenait ce que leur comportement avait de mise en commun. La victoire consistait essentiellement à avoir difficilement convaincu les autorités concernées, trouvé les notaires qui acceptaient de traiter avec onze familles, pour que tout cela forme un tout joyeusement vivable.

6 – Tant d’efforts

Tant d’efforts ne nous avaient guère coûté, nous étions encore jeunes et plein d’une énergie que les convictions renforçaient au jour le jour. Nous y étions arrivés et c’est ce qui comptait.

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