autobiographies #07 | accès interdit

Sur le palier, j’hésite avant de frapper à la porte d’en face. Ils peuvent arriver à ce moment précis, ce qui me sauverait d’aller chez la voisine. Je peux compter jusqu’à dix, vingt, cinquante, un petit délai, au cas où, mais je sais que c’est inutile. Ils ont dû perdre le train de sept heures. De l’autre côté de la porte, j’entends le bruit de la télé. Madame Vernel ne rate jamais le concours du soir, assise sur son gros fauteuil, une couverture sur les genoux, le chien couché sur le fauteuil à côté. C’est un petit chien au poil noir, vieux. Un bruit de voix dans la rue me fait tendre l’oreille, mais la porte d’entrée ne bouge pas. J’ai faim. Je n’aurais pas dû jeter le déjeuner à la poubelle. Mais à midi, ça ne passait pas. Et je regrette maintenant d’avoir épuisé toutes mes réserves de réglisses et de carambars achetés avec ce qui restait de mon argent de poche. Madame Vernel n’est pas très sympathique, c’est aussi pour cela que j’hésite, même si elle finit toujours par me laisser entrer. Je m’assois à côté du chien et je regarde la télé avec elle, pendant qu’elle dialogue avec le présentateur. Elle ne me pose jamais de questions. C’est moi qui parle, ou plutôt qui m’excuse de la déranger. J’essaie toujours de trouver une bonne raison pour qu’elle ne me renvoie pas chez moi. Avant-hier, c’étaient les clés. Je lui ai dit que j’avais perdu mes clés. Pour aujourd’hui je n’ai encore rien trouvé. Je sais bien qu’elle ne me croit pas, mais je ne peux pas lui dire que j’ai peur, que plus il fait noir, plus j’ai peur, peur qu’il leur soit arrivé quelque chose et qu’il ne reviennent plus jamais.

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Je demande à mon père si on ne peut pas avoir une clôture autour de notre jardin et petite porte comme celle des voisins. Mon père me dit que non, que cela ne servirait pas à grand-chose. Pourtant, je trouve le jardin des voisins bien coquet et accueillant avec sa clôture en bois et une petite porte qu’on ouvre grâce à un loquet. Dans le jardin des voisins, il y a un lilas, qui sent bon au printemps, sous le lilas, il y a une table en fer, peinte en blanc, et des chaises. La voisine m’invite souvent à prendre le thé sous le lilas, puisqu’elle a deux enfants et que je joue souvent avec eux. On prend le thé dans des tasses en porcelaine à fleurs, de la même couleur que les lilas, et je trouve cela fait très chic. Chez nous, on avale notre café au lait en vitesse le matin, puis on se dépêche de partir car on est toujours en retard. La voisine parle beaucoup, quand elle parle de son mari, elle ne dit pas « mon mari » mais « mon époux ». Elle nous raconte aussi beaucoup d’histoires, nous lit des passages de la Bible pendant qu’on prend le thé et on mange des petits gâteaux. Je remarque que dans la Bible le mot « époux » revient très souvent. Je vais de plus en plus chez la voisine pour écouter des histoires de la Bible et pour jouer avec ses enfants. Leur jardin, avec la clôture et la petite porte, forme un monde à part où on est tranquille, mais ma mère m’a dit un jour que, si je le veux, je pourrai aller vivre tout le temps dans le jardin des voisins. Enfin, elle ne l’a pas dit aussi délicatement.

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Mes parents se sont enfermés dans leur chambre et m’ont dit qu’ils étaient très tristes à cause de la mort de Luís. Je suis restée de l’autre côté de la porte en attendant qu’ils finissent d’avoir du chagrin. Luís était un petit garçon de mon âge qui habitait la maison à côté. A l’enterrement, j’ai aidé à porter le petit cercueil blanc jusqu’au cimetière avec les autres enfants du village. Tout le monde pleurait beaucoup. Je ne suis pas triste, je ne pense pas que je ne le reverrai plus jamais, qu’on ne courra plus comme des fous les bras écartés en faisant l’avion. Je ne pense qu’aux portes derrière lesquelles les gens se renferment quand ils sont tristes.

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J’ai passé mes examens, je suis en vacances, j’ai besoin d’argent. Mes parents me disent que si je veux de l’argent supplémentaire, il faut que je le gagne. Je vais jusqu’à l’usine de vêtements pour chiens et je demande de l’emploi pour les vacances. Ils m’embauchent. Je commence à huit heures, j’ai une pause pour déjeuner, puis je recommence jusqu’à cinq heures de l’après-midi. Je catalogue des tissus et des boucles tout au long de la journée. Autour de moi, des portes blanches qui s’ouvrent et se referment constamment, je présume que des décisions importantes sont prises dans les bureaux qu’elles cachent. Sur l’avenir de l’usine, sur les prochains défilés de mode pour chiens. Il y a une pendule au-dessus de l’une des portes. Que je la regarde ou pas, le temps passe avec la même lenteur. A midi, les portes de l’usine s’ouvrent, je passe devant le réfectoire où les ouvriers ont aussi ouvert leurs gamelles et mangent. Après, ils sortent quelques minutes pour prendre l’air, fumer une cigarette. On rentre tous à une heure et les portes se referment. Les pauses toilettes sont chronométrées ; il y a un chef qui surveille tout le monde, parfois il pousse la porte de la salle où je me trouve, juste pour voir si je suis en train de travailler. A cinq heures, les portes s’ouvrent à nouveau et tout le monde sort en courant comme s’ils manquaient d’air. Je maudis les portes qui m’empêchent d’être au soleil, qui cachent des secrets que je n’ai pas le droit de savoir, qui clôturent le monde entre ceux que ne voient pas le temps passer et ceux qui en meurent. Au bout d’un mois, j’arrive à la conclusion que j’ai vu suffisamment de portes, je demande mon salaire et je m’en vais. J’achète dans un magasin une robe très chère que je ne porterai jamais.

A propos de Helena Barroso

Je vis à Lisbonne, mais il est peut-être temps de partir à nouveau et d'aller découvrir d'autres parages. Je suis professeure depuis près de trente ans, si bien que je commence à penser qu'autre chose serait une bonne chose à faire. Je peux dire que déménagement me définirait plutôt bien.

14 commentaires à propos de “autobiographies #07 | accès interdit”

    • C’est exactement ça ! D’où le titre. J’ai essayé de décrire des univers auxquels je n’appartenais pas, dont j’étais exclue et qui me semblaient beaucoup plus attrayants que ceux où je vivais. Merci de votre lecture et de votre question qui m’a permis de réfléchir au-delà de l’émotion de l’écriture.

  1. Cet effort à toujours raconter une histoire…
    du coup ça se développe bien au-delà des portes…
    j’ai eu le sentiment en parcourant ces courts récits que la porte devient prétexte à écrire, à ébaucher un récit, à inventer un personnage (on peut imaginer que c’est toujours le même avec une tendance autobiographique sans doute), et on ne se préoccupe plus des portes. On lit l’histoire, on aime l’histoire et on lit la suivante avec joie et envie…
    très réussi…

  2. Oui, prendre les consignes comme des prétextes pour… Quand elles arrivent à déclencher quelque chose en nous, elles ouvrent des univers qui les dépassent, exactement comme les portes, laissent échapper des bribes d’histoires et parfois même voudraient aller au-delà. Ton commentaire est si juste et m’a fait réfléchir. Merci infiniment, Françoise !

  3. Moi aussi, tes portes, Helena, m’ont beaucoup parlé, la separation, la protection, l’exclusion, la limite, le dedans et le dehors. Cela pourrait se développer, se déplier favantage encore car tu as trouvé comment presenter chaque porte à travers une anecdote courte. Beaucoup aimé ! Merci

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