Après le cortège

Soudain, il fait soif. Ça se rue vers la tonnelle. Passe-poil sur les pantalons d’uniforme, chaussures empoussiérées, jambes qui à grands pas battent l’herbe sèche le bitume les copeaux. Une main s’ouvre, en tombe une anche de clarinette rendue à la terre. Une poussette cahote, un tintébin titube, des demoiselles d’honneur en robe blanche de bientôt mariées laissent deviner des bouts de peau désirables. Un talon s’est cassé – il faut bien me tenir la main – un enfant pleure, des gobelets de bière glissent dans des gosiers barbus, non de non de non de non de non la chotte, ça s’agglutine à l’ombre sous l’avant-toit, vestes bleues sur l’épaule, gilets orange ouverts sur des chemises humides, casquettes qu’on a posées sur le coffre de la basse, on a défait les cravates, on se bouscule, des rires fusent, des noms d’oiseaux, des mots en anglais – hey boy – et ça se fraie un passage entre les chauves et les corsages et ça s’accoude comme ça peut au bar où ça tournicote, trois Suze-cocas une bière deux panaches une Henniez verte, on ouvre des frigos, on les referme, il faut changer le fût, est-ce qu’il y a quelqu’un qui sait faire, ça tape du poing, ça compte les sous, les corps se frôlent, il fait chaud, deux têtes s’entre-bouffent sans vergogne, des perles de sueur suintent aux fronts des buveurs de bière, on déboutonne les chemises, on se retrousse les manches, on refait le match – c’est quand même quelque chose Marignan moi à chaque fois ça me fout les poils – des mains s’emparent de Cardoches et les décapsulent sur le rebord de la caisse jaune – j’ai des rebords à mes épaulettes, lance un type qui se refuse à débrailler son uniforme – ça s’esclaffe, ça lance des clins d’œil, des blondes en mini-jupe disent j’ai rien compris, elles sont là pour le cliché, elles rigolent quand même, un trompettiste fait sonner de fausses espagnoleries auxquelles répondent de timides olé, une fille à couettes vend des bonbons, des préservatifs et des cacahuètes, les mains de mecs choisissent plutôt les bonbons – je me marie ; tu devrais pas, lui lance un vieux au ventre rebondi – la veine bleutée au front de celle aux cheveux courts te happe un instant, tu t’approches, elle n’est plus là, tu t’éloignes de la tonnelle mais des grappes de musiciens circulent dans tous les sens, trempant des schübling dans une marre de ketchup qui leur reste au coin des lèvres, puis tu tentes de tenir droit devant la rigole, des musiciens te parlent, tu remontes ta fermeture-éclair, pas moyen de se laver les mains, des verres de blanc s’entrechoquent, le porte-drapeau ôte ses gants et enroule le tissu, tu entends de la cantine une marche dont tu ne te souviens plus le nom, Grüss an das Worblental peut-être ou Eidgenossen, des débraillés tout à coup se mettent au garde à vous, s’alignent, marchent au pas, d’autres s’enguirlandent – quand même l’Arbogna, vous auriez pu nous demander avant c’est à nous l’Arbogne, dit le type en gris au type en bleu, l’Erbogna passe encore ajoute le type en mauve que les deux autres fusillent du regard – des enfants font la queue devant la roulotte de la marchande de glaces, le soleil descend, la foule à l’ombre de la tonnelle de plus en plus clairsemée continue de boire – on a commandé une bouteille de Suze et un mètre de bière, t’en bois une ? je peux pas je conduis si jamais y’a les flics à la sortie du parking un des chez nous ils lui ont retiré le permis les salauds ils ont que ça à foutre – des groupes de plus en plus joyeux se selfisent, des bavards causent à n’en plus finir à des jolies filles bien élevées qui ne voient pas où ces importuns veulent en venir et qui répondent oui à tout d’un air ennuyé, d’autres se baladent avec un panneau Concorde Montagny-Cousset qu’ils ont volé après le cortège, des ados cherchent le coin le plus sombre pour y fumer en douce, une fille frêle en uniforme vert dégueule au coin d’un hangar à tabac soutenue par deux autres filles tout aussi vertes – demain celle-là on l’appellera fa bémol, commente un musicien narquois, parce que ça vaut mi – les accoudés au bar, toujours les mêmes, vissés au sol, indéboulonnables, affinent leurs pronostics pour la prochaine cantonale – la Concordia à coup sûr repassera devant la Landwehr, pas sûr dit l’autre, bien sûr que si ils sont au taquet – des gens de toute sorte sortent de la cantine à la file indienne, c’est la chenille qui redémarre, les accoudés restent accoudés – ça fait trop longtemps qu’ils ont le même chef à la Concordia ils s’encroûtent, justement pas ils ont un son à eux qu’y a pas la Landwehr, oui mais le répertoire, Maslanka des grosses tambouilles américano-espagnoles ça va un moment des doubles croches à n’en plus finir la musique c’est pas un sport, bien sûr que si – un cow-boy a sorti un accordéon, les uniformes gris se rassemblent autour de lui – la petite Louise s’en allait seule au bois – d’autres sont debout sur le bar, ça se trémousse, ça hurle, ça tombe, ça signe des contrats sur des copeaux, les brancardiers récupèrent un type qui s’est effondré, quatre barbus ont décrété que c’était l’heure de l’apéro des barbus, le bavard de tout à l’heure cause toujours à la même jolie fille bien élevée qui ne sait pas comment faire pour s’en dépêtrer, quelques-uns ont décidé que c’était l’heure de rentrer – t’es en état de conduire ? ça fait un moment que je bois plus, fais attention quand même – on se serre la main, on en a plein les bottes, encore une Suze pour la route, t’as pas de caractère, de toute façon demain c’est congé, on rentrera avec nez rouge, tu te raccoudes au bar – le problème avec les brass c’est qu’ils n’ont aucune culture à part le brass le brass le brass tu leur dis Bruckner ils savent pas qui c’est, bien sûr que si – un vieux s’est assoupi sur une table, des Securitas roulent des mécaniques, un clown sorti d’on ne sait où tombe de son monocycle, le danseur fou fait des étirements – le problème c’est la présence en répétition, ajoute le type accoudé, si t’as pas tes gens tu peux rien faire – la jolie fille bien élevée a réussi à se débarrasser d’un premier bavard, elle cause avec un deuxième pot de colle qu’au début elle trouve plus sympa, seulement au début – on commande une dernière tournée tu prends quoi ? je crois que d’abord il faut sauver la petite souris, t’as raison – on s’incruste, le type est exclu du cercle, il se démène pour y reprendre place, on fait bloc on le connaît le type c’est un lourdaud et en plus il est marié, c’est le moment d’y aller, on se serre la main, cette fois j’y vais vraiment, il ne reste plus qu’à retrouver la voiture.

A propos de Vincent Francey

Enseignant, chanteur et clarinettiste amateur, je vis à Fribourg, en Suisse, et suis passionné de lecture et d'écriture depuis toujours, notamment via mon blog www.lie-tes-ratures.com