#L1⎜Au port, les mains vides

Le 22 juin à 18h14 précises, il se tient debout sur un quai. C’est sa seule certitude, avec celle d’avoir l’impression d’être en vie. Figé, statufié, immobile.

Sous ses pieds, les pavés sont encore humides et, chauffés par le soleil, rendent l’air lourd. La chaude odeur d’iode et de graisse emplit l’atmosphère. Comme dans tous les ports du monde. Tout du moins, ceux qui sont dans une ville. 

Devant lui, l’ombre d’un immense cargo se répand jusqu’à ses pieds. Au dessus de lui, sa proue le domine, le toise. L’injonction est pesante, il ne bouge toujours pas. Sur le pont arrière, une fourmilière s’affaire. Des files humaines montent et descendent. Des bras mécaniques chargent des conteneurs remplis de marchandises secrètes.  

Face à lui, dans son champ de vision, il tente de déceler quelques détails du paysage. Trop loin, trop confus. Les grues du port dessinent d’étranges silhouettes d’échassiers. D’autres cargos, d’autres proues, d’autres marins apparaissent partiellement dans une multitude de seconds plans. Le ciel aurait été bleu si une épaisse fumée noire ne recouvrait les lieux de sa chape. Et au loin, au plus loin qu’il peut voir, la ville esquisse sa présence.

Travelling vertical, puis panoramique. Derrière lui, le port continue jusqu’à l’horizon. Au loin, un immense paquebot attend patiemment de reprendre la mer. L’immeuble flottant semble dormir, comme un géant ferait la sieste. 

Un peu plus près, dans la visée du mastodonte, deux vaisseaux d’un autre temps paraissent minuscules. Le trois-mâts et le brick-goélette sont nus, décharnés sans leurs voiles, mais ils murmurent des histoires de flibuste, de pirates et de batailles navales.

A côté, plus près encore, l’immense étendue d’une forêt de mâts. Des navires de plaisance de toutes tailles qui chantent à l’unisson le cliquetis des drisses sur les mâts, les bômes, les étais, les winchs et les coques, au souffle du vent marin. Quadrillée par les jetées flottantes qui ondulent au rythme de la mer, la forêt respire. 

Enfin, tout proche, juste là derrière lui sur sa droite, les bateaux de pêche se sont endormis. Epuisés par leur matinée harassante, ils sont posés, endormis, inertes. La nuit tombera vite, le réveil sera brutal, le sommeil toujours trop court. Pour aller ramasser, les filets, les casiers. Pour se charger les cales jusqu’à la gueule de poissons mourants.

Mais lui, il ne voit pas tout ça. Il voit l’arrivée. Emigré hier, il est l’immigrant aujourd’hui. Il est le nouveau, il est l’étranger. Pas tant dans ce port, rempli de gens qui arrivent ou qui partent, mais plus loin, là-bas, à l’endroit où le port devient ville. A l’endroit où la vie prend deux ailes.

Alors, il fait un pas. Les mouettes braillardes lui hurlent dessus, les goélands s’interrogent. Déjà, il entend les marins qui chantent les rêves qui les hantent dans le port d’Amsterdam.

Au deuxième pas, il les voit. Il distingue la silhouette élancée et claudiquante d’un capitaine de baleinier. Il entrevoit la casquette blanche de ce marin engoncé dans son caban qui s’éloigne à grands pas en cultivant son air ténébreux. Il entend cet autre capitaine jurer par tous les noms d’oiseaux pour avoir glissé sur un pavé. 

Au troisième pas, la voix tonitruante d’un César de composition vante les valeurs de la marine à qui veut l’entendre. 

Il sait. Enfin. Il est là où il doit être. Sans se presser mais d’un pas décidé, il traverse le port pour entrer dans la ville. 

Laissant la mer derrière lui.

A propos de JLuc Chovelon

Prof pendant une dizaine d'années, journaliste durant près de vingt ans, auteur d'une paire de livres, essais plutôt que romans. En pleine évolution vers un autre type d'écritures. Cheminement personnel, divagations exploratives, explorations divaguantes à l'ombre du triptyque humour-poésie-fantastique. Dans le désordre.

9 commentaires à propos de “#L1⎜Au port, les mains vides”

  1. Et cette volonté de freiner pour mieux cartographier, pour mieux appréhender, pour mieux sentir. Le futur se glisse dans quelques interstices cependant, le passé affleure aussi. Merci pour ces 3 pas qui promettent de belles « traversées » !
    Ne dit-on pas qu’on sait ce qu’on perd mais pas ce qu’on gagne ?

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