Brest, 5 heures du matin #L1

C’est le choc de la porte qui fait commencer le jour. Vlam comme dans une Bédé, avec le petit tambour du cœur qui se dit Allez c’est parti. Chaque fois, essayer de le faire avec le moins de bruit possible, chacun fait ça, on murmure son petit au revoir en fin de fête avant le départ précipité. Là il n’y a personne à saluer, juste l’appartement en désordre qu’il faut oublier très vite, le gros imper à enfiler et la porte, avec ses multiples crochets qu’on tire et déplace avec le moins de fanfare. Faudrait pas réveiller tout l’immeuble. Avec quand même le regard inquiet vers la porte d’à côté, qui laisse parfois un gros dogue s’échapper pour le pipi du soir ou la coursette à l’aube. Méticuleusement tirer les verrous, la clé qui farfouille. Vite, les poings dans les poches et voilà la rue. Transie de bruine, petite nuit mauve qui accompagne le matin. La rue en pente déploie son panache, pile au moment où le casque sono vient écraser les oreilles. Le chewing-gum, ce sera après la journée, on préfère garder le goût du café, âcre et grisant, brume électrisante dans la trachée jusqu’aux veinules des poumons, qui gonflent mieux avec les excitants. Et c’est parti pour les balades de Biréli Lagrène, les longues améthystes que la guitare fait rentrer dans les jambes. Maintenant qu’elles s’échauffent, remontent la rue, tout devient pulsion : à hauteur d’épaule un furet sauvage court sur un mur, presque au même rythme… jusqu’à la rue Le Gonidec, parallèle à la rue Saint-Marc. Le grand frais petite bruine humecte les cheveux, ça frise petites gondoles sur le front, un passant se glisserait là, il entendrait chantonner dans les enjambées sans souffle. Mais impossible d’en voir, un passant à cette heure, en plein mois d’août quand tout le monde est empêtré dans une soirée, encore embourbé dans un rêve comateux. La fraîcheur est immense quand la rue Jean Jaurès descend le long du tram, presque à se rapprocher de la mer. En bas de la rue de Siam, s’il est possible de voir un petit carré de l’océan, ce sont de grandes houles désespérées, bleu intense, barattées par la pluie. Et rien d’autre, peut-être des véliplanchistes un peu furieux qui veulent s’incendier de frayeur à slalomer sur les flots plus lourds, plus volumineux mais réguliers à l’aube, réguliers, pas vraiment pressés. La houle on peut la voir aussi quand on prend le pont de Recouvrance. Mais le grain noir par-dessus la mer n’attire pas toujours, alors on préfère prendre les rues adjacentes, un peu incurvées et rêches, qui font les mollets. Et tout à coup la clé. Qu’a fait la clé ? Est-elle vraiment rentrée dans la serrure, a-t-elle tourné sur elle-même ? Ce geste-là a-t-il été fait ce matin ? Une torsion dans l’estomac. Impossible d’avancer. Il faut revenir, faut vérifier. Si jamais quelqu’un s’immisce, tout peut être saisi : la Fender bleu d’acier, les enceintes, l’ampli, le looper, le clavier « midi ». Rebrousser chemin, prendre un raccourci, courir cette fois. Il faut ranger le casque, la musique devient hors-jeu. L’essoufflement, et le retour dans la rue en pente. Refaire le geste, reprendre ses esprits. De nouveau la porte : geste, cliquetis, rouvrir, refermer, clé dans la poche, actionner la poignée. C’est fait. C’est acté dans la tête. Le muscle du  poignet a pris note. La rue revient vers soi, c’est beau cette aube, fraîche et mauve. La bruine fait des gouttelettes dans les sourcils et les oreilles. Frais petit matin d’août. Des espèces de pattes grignotent l’espace derrière, à l’angle de la rue Poullaouec. Ce sont deux petits renards qui fouillent les poubelles. L’autre jour, quelqu’un a aperçu toute une colonie de petits sangliers qui traversaient la route. Ça fait sourire, ça ragaillardit, de voir la rue se peupler d’insolite. Les irréguliers, les rentrées là, les bêtes sauvages. Le hasard des rues fait qu’elles s’arrangent avec le trop de vent, trop de pluie, s’abriter sous un porche, croquer un petit escalier, se couler sous une galerie, qui rentre dans une venelle, s’arquer sous un auvent, un abribus pour récupérer la voie qui longe le tram, à toute vitesse parmi les gens du matin comme des rats qui s’évadent. Les pas crépitent dans les demi-flaques, les gouttières laissent épandre de fines giclettes, et c’est la fraîcheur et les odeurs de pain qui guident : passer devant la boulangerie, ça fait sourire les narines. Et paf, une main prend l’épaule. « Eh ! C’te plaît, t’as pas du feu ? » la surprise fait blêmir d’un coup. Le type est droit devant, vaguement bancal, les jambes malhabiles. « T’as pas du feu c’te plaît ? » La voix retrouve son chemin, pourtant longtemps contenue, rarement éjectée. « Excuse, je fume pas ». L’autre de riposter : « Ben t’as pas l’air ! j’suis sûr qu’t’as du feu ! Et puis tu vas où comme ça ? » Reprendre sa respiration. Redire : pas de feu, il faut y aller, c’est pressé. A peine le type dépassé, presque un léger tourniquet vers la gauche, louvoyer, que l’autre revient à la charge : « Et puis tu me bouscules en plus ? » Exclamations : « Pas du tout ! Désolé, faut qu’j’y aille ». Le type est déjà derrière. Et pourtant, il avance, marche  arrive, et paf ! un pain dans la tête, la tempe, ou plutôt un coup dans l’oreille, le son strident, douleur. Crève l’oreille. Les deux mains placées contre la tempe, l’autre est parti en courant. La rue se retrousse, rétracte toutes ses tentacules pour faire moins de mal dans la tête. Le cœur bat la chamade, putain la douleur, putain mal. Vérifier la serrure, le doigt rentre dans le canal, la rue s’enfle et forme comme une moquette, une drôle de texture sous les pieds – n’entend plus rien, marche dans une vasque emplie de ouate. Seul le frais pousse dans le dos, les pas s’accélèrent, trouvent exactement la ruelle et le bus qui arrive à l’heure, semble l’attendre à chaque fois, le front posé sur la vitre dans le bus quasi vide. La houle à l’horizon fait ses ravages au ralenti, ça pourrait faire de belles photos, c’est presque fini, presque fini, ça arrive désormais, le chauffeur est au courant, « ça va aller vous êtes sûr ? je vous dépose devant l’entrée principale ? » Sortir en chancelant, le vertige du béton armé sans plus de bruit, ni d’iode ni de crachin, rentrer dans le hall, reprendre le même service et la blouse blanche, la vigueur des petites nuits, croiser les bons visages de ceux qu’ont fini, la machine à café encore chaude, les premières tasses qui s’agglutinent dans l’évier. « Mais tu fais quoi, c’est dingue, tu saignes ! » « Ah mais non tu vas pas pouvoir travailler comme ça ! Bordel tu te rends compte ? » Mais la douleur qui faisait presque vomir commence à battre des ailes, fait des petites fourmis maintenant. « Allez zou, maintenant tu files aux urgences ! Tu vas t’occuper de toi un peu ! » C’est pas du tout la même entrée, et même carrément de l’autre côté. Reprendre le bus qui refait le tour de la côte, la marée commence à valdinguer un peu plus informelle, y mêlant des poignées de mouettes, et d’énormes goélands, comme des poules d’eau, et les bateaux de pêcheurs arrivent au port. Alors revigoré par tout ce sel et ce désordre, prêt à reprendre du service, c’est pourtant là qu’on arrive, aux urgences.

A propos de Françoise Breton

aime enseigner, des lettres et du théâtre, en Seine-Saint-Denis, puis en Essonne, au Cada de Savigny, des errances au piano, si peu de temps pour écrire. Alors les trajets en RER (D, B, C...), l'atelier de François Bon, les rencontres, les revues, ont permis l'émergence de quelques recueils, nouvelles, poèmes. Des publications, notamment dans "Le ventre et l'oreille", "Traversées", "Cabaret", "La Femelle du Requin"... Mais avant tout, vive le collectif ! Création avec mes anciens élèves d'Aulnay-Sous-Bois de la revue numérique Les Villes en Voix, qui accueille toutes les propositions...

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