A propos de Gracia Bejjani

Je suis née à Beyrouth. À vingt ans à peine, j’ai quitté famille, amis et pays. Quitté pour une autre vie, une autre langue, un autre possible. J’écris en français avec l’arabe en moi, ce corps d’avant les mots. J’écris depuis l’intérieur des choses, des espaces, des êtres. Mon roman "Sobhiyé – Corps de femmes" a paru aux Accro Éditions en 2026, précédé du recueil "J’ai appris à parler sur tes lèvres" (La Kainfristanaise, 2024). Mes textes circulent également en revues et anthologies. graciabejjani.fr youtube.com/@graciabejjani

#anthologie #31 | tu riais de tomber.

Laisse-moi t’approcher. Laisse-moi maintenant t’approcher, maintenant que sans corps. Je n’ai plus de support, plus d’ombre. Laisse-moi m’approcher sans mon corps poussière. Mes bras perdus, les pieds. Je n’ai plus de sueur, plus d’odeur. Tu n’as rien à éviter, ni main ni visage. Je ne suis plus ton inquiétude, je ne suis plus ton réel. Mais la voix plus intime Continuer la lecture#anthologie #31 | tu riais de tomber.

#anthologie #29 | l’impossible départ.

… ils me retenaient, ils ne disaient rien, ils pesaient dans mon corps. Ils me contenaient, me retenaient et toujours se taisaient, ça évitait les questions. Ils riaient, souffraient, se sacrifiaient… ils m’attrapaient. Ils étaient là pour moi, je faisais leur joie. Ça me suffisait, me maintenait. Famille, proches, patrie — j’appartenais. On voit venir de nouveaux voisins, on les Continuer la lecture#anthologie #29 | l’impossible départ.

#anthologie #10 | je parle à mes mains.

Vous avez quelques taches brunes. Soleil, vieillesse, je ne m’inquiète pas. J’ai l’âge. Je vous touche quand je veux me parler, je ne trouve pas d’autres mots. Je vous touche pour vérifier, animées au bout de moi. Je vous pose sur mes genoux et j’ai l’impression de me faire modèle sans peintre en face. J’ai l’âge et vous commencez à Continuer la lecture#anthologie #10 | je parle à mes mains.

anthologie #28 | le réel comme fabrique.

Le livre est épais lourd volumineux. Pointe de fierté de tenir cette masse, de l’avoir entre les mains, disponible. Elle cale l’ouvrage contre le mur, droit comme statue. Comme statue, Chef Antoine debout sur la couverture cartonnée. Bras croisés, ventre généreux, le corps aussi accueillant que le sourire. Sa bouche moustachée, la malice de ses yeux. Elle garde le livre Continuer la lectureanthologie #28 | le réel comme fabrique.

anthologie #27 | trois débuts (autrement dit, fins)

Elle a hérité de l’appartement. Sa mère le lui a toujours dit, tout de cette maison sera à toi, jusqu’à sa moindre poussière. La famille est prévenue, meubles tapis vaisselles plantes… tout. Elle a toujours entendu chanter les mots de sa mère, comme histoires racontées. La promesse d’héritage en fait partie. Elle écoute ces récits mais corps absent. Ne se Continuer la lectureanthologie #27 | trois débuts (autrement dit, fins)

anthologie #26 | comme aveugle.

Même si je le voulais, je ne pourrais. Je ne trouve pas ma voix, je l’entends par instants comme ombre dans mes poumons. Je l’entends dans mes oreilles, arrêtée. Ce n’est pas une voix intérieure, je ne me parle pas. Je m’apprête à vous parler, j’entends ma voix s’arrêter à un endroit. Même si le voulais, je ne pourrai vous Continuer la lectureanthologie #26 | comme aveugle.

anthologie #25 | simple comme ça.

Tes odeurs pour dire le lien. Le temps. Beyrouth l’été. Je suis l’enfant et tu transpires quand tu me portes. La vie sent doux. Je me sens sucrée. Tu me serres contre toi après la douche. Me sécher, corps enveloppant. Et je te renifle sans bruit. Le cou surtout et la poitrine. Ton odeur, accentuée par l’effort. Ton odeur de Continuer la lectureanthologie #25 | simple comme ça.

anthologie #23 | encore plus bas ces mots.

On les voit venir, on les voit s’installer. On les entend. Parfois on ne les voit pas mais ils sont là. Six étages et le rez-de-chaussée. Le sous-sol. Le voisinage comme deuxième famille. Sans certitude de stabilité, on les voit quitter, se faire remplacer. On perd contact avec certains, d’autres reviennent prendre un café et des nouvelles. L’immeuble comme maison Continuer la lectureanthologie #23 | encore plus bas ces mots.