autobiographies #01 | trajets

Du troisième étage, les marches usées de l’escalier de pierre dévalent la rampe froide au goût de fer rouillé. Odeur des poubelles pourtant ramassées très tôt chaque matin, haut mur de boites aux lettres en bois ciré, plaques de cuivre rivetées ou bouts de carton punaisés. Claquement de bois de la porte. La rue. Etroit couloir entre les immeubles sombres. La rue. Respiration rêche ponctuée par la bascule rouge vert au carrefour du bas, les moteurs des voitures qui s’arrêtent, qui redémarrent, entre, suspendus, brefs instants de presque silence. Lueurs dans les yeux, les éclairs bleutés au sommet des perches du trolley quand elles tressautent sur le câble. La rue tourne, échappe aux immeubles au fur et à mesure qu’elle monte vers la place ronde.

Au bout de l’avenue, la rue à traverser avant le passage à niveau. La barrière fermée. Coup de klaxon rauque. Les longs fanons rouges et blancs oscillent. Accrocher ton bras. Les phares ronds de la locomotive. Haut ton bras. Les wagons, lente plainte de l’acier frotté contre l’acier, grincement des articulations métalliques, c’est sans fin, plateformes chargées de troncs d’arbres morts. Serrer ton bras. Citernes, wagons rouges couverts, les portes bringuebalantes, vacarme, les rails commencent à glisser à reculons, ça ne finira jamais, la claque d’air entre chaque wagon, vertige, tout pourrait s’arrêter là, précipité dans le fracas du cauchemar.

Longer le haut mur d’enceinte de l’usine, écouter, à peine étouffés, les bruits de la ferraille déversée, les coups de klaxon des fenwicks, les gémissements des rideaux métalliques, des hommes parlent, on ne les voit pas, on ne peut pas comprendre pas ce qu’ils se crient, la main ripe sur le rugueux du mur, la rue vide, longue, une impasse, obstruée, palissade de tôle ondulée bloquant l’accès aux faisceaux de voies de la gare de fret, l’herbe verte entre les voies, parfois des fleurs mauves, fragiles, longer le mur d’enceinte encore, en lettres rouge, « cours camarade le vieux monde est derrière toi », scander d’un pas plus vif, « camarade ! le vieux monde ! il est derrière toi ! cours !», la fenêtre grillagée du bureau des gardes, néons blanc rosé, on est entré, une fois, ça sentait l’air usé et le café brulé, la petite porte à barreau pour les piétons, fermée, le lourd portail plein, tôle bleu délavée, des coulures de rouille, les gardes le font coulisser quand ils l’ouvrent, fermé, un pied appuyé contre le mur d’enceinte de l’usine, attendre. Le hurlement de la sirène du soir.

A propos de Aline Chagnon

Ce qui me passionne, c'est l'expérience des liens entre le corps et l'écriture, la façon dont le travail sur le souffle et la conscience du corps éveillent à la créativité.