autobiographies #02 | souvenirs en personnes

Je filais sur mon vélo comme le vent. J’étais heureux de rejoindre mon ami qui habitait le bas de la rue. Je connaissais le chemin par coeur, le trottoir plutôt. J’aurais pu le faire les yeux fermés, depuis le temps. Ce jour, j’aurais mieux fait de les avoir ouverts pour voir la moto qui était garée là. C’était la moto de Denis. Le bruit de la collision, de la chute de la moto par terre surtout, l’a fait descendre instantanément du deuxième étage qui surplombait la scène. A son arrivée, la moto gisait par terre, phare cassée, réservoir enfoncé, filet d’huile sous l’épave agonisante. Denis n’en croyait pas ses yeux. Sa Honda 750 Four, le fruit de ses économies et du travail de plusieurs soirées à la démonter, la nettoyer, la remonter, la régler, l’admirer. Il était bouche bée, les bras pendants. Il était interdit, il ne savait pas quoi faire à part essayer de croire ce qu’il voyait. Un peu plus loin, mon vélo était aussi au sol, la roue arrière tournait encore, la roue avant paraissait carrée, la fourche tordue. Juste à-côté, debout sur mes deux pieds, j’étais indemne. Pas une égratignure, pas l’ombre d’une ecchymose. J’étais désolé, j’avais les yeux pleins de larmes. Denis est venu vers moi, s’est baissé à ma hauteur et m’a affectueusement passé la main dans les cheveux. Plus tard, il est devenu réparateur de vélo. Moi, je ne suis pas devenu pilote de moto.

C’est une photo. Celle d’un jeune homme jamais croisé, jamais rencontré. Un souvenir nourri par les autres, les proches. Un fluide évanescent qui plane comme un fantôme. Spectre d’un amour nourri par les liens familiaux, devenu inoxydable avec le tragique d’une disparition précoce, d’une fracture inattendue du coeur, d’une immensité de tristesse où résonnent des souvenirs étrangers colorés par une nostalgie indélébile. L’homme, sur la photo, porte costume clair, chemise blanche, cravate noire et rien n’indique un quelconque sourire. Pas de joie, pas de rire, pas de complicité. Un portrait mort d’un homme mort. La mort dans toutes ses dimensions. Une austérité gravée dans le marbre de sa tombe fleurie depuis des décennies par les larmes de ses plus proches. Parfois, un soupir murmure un appel à l’aide. Dans l’expiration courte d’une vieille dame, son prénom se confond avec le vent pour rejoindre l’air. Dans les yeux brillants d’une femme plus jeune, il apparaît furtivement au détour d’un souvenir d’enfance, avant de disparaître derrière le mur infranchissable d’une photo en noir et blanc représentant un visage sans émotion, sans amour, sans vie. Et le fluide fantomatique de sa présence imaginée enrobe les lieux de sa puissance surnaturelle comme une odeur sans odeur. Comme un sentiment mort.

Une femme de dos. La peau de sa nuque est sombre, le dos de ses mains aussi. Elle est debout, les bras le long du corps, le haut du dos un peu vouté. Elle regarde devant, elle regarde une autre femme assise sur une estrade derrière un bureau qui lui fait face. Son habit la distingue, elle est juge. Juge des Libertés et de la Détention. A la droite de la femme de dos, un homme en civil. Pas de costume pour distinguer l’avocat. A sa gauche, une dernière femme, plus petite, l’interprète. Plus loin sur la gauche, un homme, jeune, grand, sûr de lui. Le représentant de la préfecture. Et aux côtés de la juge, un dernier homme, invisible derrière l’écran de son ordinateur, qui pianote une mélodie silencieuse, un huissier. Une pièce de théâtre jouée devant un parterre de deux spectateurs, un sans domicile fixe venu récupérer un peu de chaleur et moi. Air connu. Ramassée en train de faire le trottoir, pas de papiers. Effets de manches de la magistrate, mais pourquoi vous prostituez-vous ? La femme de dos ne l’écoute pas, elle écoute son interprète la tête baissée. Elle ne comprend pas la question. Qui comprendrait cette question ? Repartez d’où vous venez. De l’Espagne en l’occurrence, là où depuis sa Guinée natale elle est entrée en Europe. Repartez dans les griffes de votre maquereau auquel vous pensiez pouvoir échapper. Repartez mourir ailleurs. J’ai croisé son regard quand elle a quitté la salle du tribunal, il reste gravé en moi. Elle est repartie mourir ailleurs.

A propos de JLuc Chovelon

Prof pendant une dizaine d'années, journaliste durant près de vingt ans, auteur d'une paire de livres, essais plutôt que romans. En pleine évolution vers un autre type d'écritures. Cheminement personnel, divagations exploratives, explorations divaguantes à l'ombre du triptyque humour-poésie-fantastique. Dans le désordre.

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