autobiographies #03 | te regarder longtemps danser

Si le tilleul m’avait donné accès à sa mémoire fixée sur la couche mince de ses cernes, j’aurais pu contempler ma naissance et l’enfance de ma mère. Sa présence solitaire à quatre enjambées du puits dans la cour de graviers blancs s’était ouverte à moi par son goût. Sur l’imposante plaque en acier de la cuisinière bruissait le soir après le repas, dans une petite casserole d’eau une poignée de fleurs et de bractées de tilleul. L’infusion prolongée colorait l’eau d’un étonnant rouge caramel dont le vecteur, à conviction d’enfant, ne pouvait pas être cette feuille et cette fleur d’un vert pâle. Le goût me plaisait autant par le procédé alchimique de son extraction que par la succion bruyante des lèvres closes qui puisent dans une source trop chaude. Au commencement de l’été, j’avais vu ces femmes, mes grands-mères, agiter des perches pour retirer la substance apaisante qui allait nous accompagner tout l’hiver. Seules les fleurs et les bractées séchaient dans un sac en coton fin enfermé en haut d’un placard. Souvent pour son ombre apaisante, je me tenais à ses côtés. Je mettais mes mains sur son duvet épais de laine bouclée végétale pour la sensation de vivant qui parcourait ma peau. Je me hissais, les bras empoignant ses branches pour trouver refuge à quatre mètres de haut. Le feuillage empêchait toute visibilité alentours. Je redescendais vite. Le soir, je conversais avec lui appuyant mon dos contre son tronc. Je me rassurais à la lune brillante, le ciel noir éclatant la nuit l’hiver, lors des froids piquants, qu’il n’allait pas mourir, pour le revoir bourgeonner au printemps. Jamais je n’aurais écorché avec un clou son écorce pour deux prénoms. Pour autant des amours je lui en ai chuchoté. Peut-être a-t-il peuplé mon image dans l’éther soyeux des songes de mes dulcinées ? Ces créatures n’emplissent-elles pas nos poumons, pourquoi pas nos rêves ?

Tes racines puisent au chapeau du ciel, et sur mes mains ta peau rugueuse sans mamelles, j’enlace ton fût pour moi-même, pour sa forme et sa robustesse. Tant de fois j’ai tourné autour de tes cernes, ébloui par tes verts miraculeux, petits points scintillants; autour s’étreignent tes branches en veines funambules agitées par les vents. Tes pollens sécrètent dans l’air des nuées laiteuses, courants s’accouplant invisibles dans les brumes graphiques d’étourneaux sansonnets.
J’empreinte tes puissances et tes forces, larges et hautes pour me hisser et m’éloigner de mes semblables simiens, biaisant le ciel, méprisables créatures rases de terre, s’estourbissant pour qui aura couper la branche, arracher le pied, ruiner le pré, calciner le bois.
Posé, immuable tes racines chatouillent les pierres sculptées à tes côtés. Et ces pierres ne bougent pas. Je veux te regarder longtemps danser parce que tu ne peux pas t’enfuir. Mon cerveau primitif a ancré dans son noyau les ramifications de ton schéma de pensées. Il n’y a pas plus de racines à mes pieds que d’ancêtre généalogique dans tes vieilles branches. La graine a germé. Tu es plié des fruits de ma subsistance. J’oublie ton schéma et je garde dans ma petite tête pomme, noix, poire, prune, noisette, cerise, amande, pêche, châtaigne.

A propos de Michael Saludo

Une vie professionnelle avec le cinéma comme objet de fiction et de réalité aux limites pas tout à fait franches. Très tôt une envie de livre, d'en façonner et d'en écrire. Une enfance baignée des lumières du Maroc, puis une adolescence dans le Var, le bleu, le Mistral, et les beaux-arts.

6 commentaires à propos de “autobiographies #03 | te regarder longtemps danser”

  1. Tu m’as donné le goût et l’odeur de la tisane de vrai tilleul avec les feuilles qui flottent dedans et teintent peu à peu le liquide brûlant. J’ai vu un bout d’enfance de ta mère et les silhouettes des femmes en blanc dans la lumière de l’arbre.
    Aimé cette écriture en deux blocs, ce passage au tu (pourquoi pas ?), tu nous prouves qu’on peut tout faire…

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