autobiographies #08 | maisons perdues

J’essaie de décrire une maison, ma maison, mais elle n’est plus. Une grande salle que ma mémoire a dégarnie de meubles ; quelques portraits aux murs, une porte donnant sur l’avant-jardin ; une autre sur la cuisine ; la cheminée, bouche béante engloutissant troncs d’arbres et hommes endormis ; le fantôme de ma grand-mère que j’ai décroché du mur pour le placer sur une chaise basse au fond tressé ; la remise aux bahuts remplis de sel, le comptoir en bois, du temps de la maison troquet où mon grand-père a bu jusqu’à la dernière goutte son chagrin ; chambres lugubres, sans air, les unes après les autres ; lits en fer, commodes, armoires. Quelles formes, quelles couleurs ? Il semble que j’y aie dormi.  Angoisses sonores; le vent qui s’infiltre entre les tuiles ; un grillon a dû trouver son chemin par une fente secrète et chante tout près de mes oreilles ; la pendule saccadant les minutes ; murs épais voilant le soleil, couverts de plaies faites par la terre grondante ; l’horloge de l’église au loin appelant pour les vêpres les soirs de mai. Vivre sans conscience de soi c’est penser sans penser que chaque chose est à sa place, définitive, immortelle et unique. Je tente de superposer la maison ancienne sur la maison reconstruite, mais tout a été fait pour qu’elle disparaisse et qu’on l’oublie. Je ne retrouve plus la cachette de l’argent creusée dans le linteau de la cheminée ; plus de place pour la chaise au fond tressé ; c’est clair, propre et lumineux ; un dedans qui s’empare de l’air du jardin pour asphyxier tout ce qui pèse sur le cœur.

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Ce fut difficile de l’oublier. Les premiers temps, en allant à la fenêtre, je survolais immédiatement toutes les masses vertes et les blocs de ciment pour aller la chercher, au pied de la colline d’en face, alignée sur l’axe de la chapelle. C’était comme si elle m’appartenait encore. Comme quelqu’un dont on veut avoir des nouvelles après une longue absence, je voulais savoir comment elle allait. Qu’en avaient fait les nouveaux propriétaires ? J’avais beau avoir déménagé depuis quelques semaines, mon corps et mon esprit n’étaient pas encore au bon endroit. C’est donc vers l’ancien que je me tournais, parcourant une à une mentalement les trois petites chambres de devant, peintes en jaune vif à cause d’une erreur du magasin de peinture et que j’ai pas voulu rectifier ; la vue sur la rue et sur l’épicerie d’en face ; les vélos que l’épicier rangeait méthodiquement selon leur taille contre le mur du magasin après les avoir glanés dans les poubelles des alentours, puis retapés en vue d’enrichir sa collection. La maison était petite, ancienne, une centaine d’années environ, pas très solide ; troisième étage sans ascenseur. Je ne l’ai pas seulement vendue, je m’en suis débarrassée dans un moment de chance inouï.  Alors pourquoi ce vague à l’âme ? Pourquoi cette attraction à chaque fois que je regarde dehors ? Pourquoi ces histoires ? Car non contente d’y penser pendant la journée, cette maison est devenue aussi l’objet d’un rêve récurrent et étrange. Munie d’une clé, j’entre presque chaque nuit dans la maison en l’absence des nouveaux propriétaires, le cœur battant, de peur qu’ils n’arrivent subitement, mais incapable de raccourcir mes visites, car, plus je progresse dans mes explorations, plus je trouve de choses à découvrir ; rien n’est plus comme avant, à commencer par la pénombre, qui imprègne toutes les pièces, même celles où la lumière entrait avec grand fracas. Le couloir est devenu immense et tortueux finissant par une espèce de véranda avec des pots de fleurs abandonnés ; l’air délabré de l’ensemble me désole ; même la couleur des murs a chaviré. Certaines nuits, le rêve ose même changer d’appartement et m’en présente un complètement différent, encore plus sordide que les précédents où je me déplace comme sur un navire bravant la tempête. Il a aussi l’audace de me laisser en suspens sur la façon dont il termine. Parfois, j’ai le temps de sortir avant que quelqu’un ne tourne la clé dans la serrure, parfois ça tourne au cauchemar, car les nouveaux propriétaires rentrent et je suis encore là.

A propos de Helena Barroso

Je vis à Lisbonne, mais il est peut-être temps de partir à nouveau et d'aller découvrir d'autres parages. Je suis professeure depuis près de trente ans, si bien que je commence à penser qu'autre chose serait une bonne chose à faire. Je peux dire que déménagement me définirait plutôt bien.

12 commentaires à propos de “autobiographies #08 | maisons perdues”

  1. Oui, le point virgule “flotte” dans le texte au gré des situations et j’ai beaucoup de mal avec l’autobiographie. Merci, Françoise, pour ton commentaire car il m’aide pour le chemin d’écriture à venir !

  2. Un texte sensible dans lequel on entre grâce à ce que tu nous donnes à voir – les images, les bribes de souvenirs, un ressenti. Et très beau ce passage où tu racontes y entrer chaque nuit, le rêve, la fin lorsque les nouveaux propriétaires rentrent alors que tu es là.
    Merci.

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