1 | DU MONDE
Fierté de la tour en équilibre sur ses vertiges d’éternité
Fierté de la tour en équilibre sur ses vestiges d’humanité
2 | LE RÉEL, LE RÉEL, ENCORE LE RÉEL
Longtemps j’ai accumulé les ersatz de collection : fourre-tout, vide poche, petit bazar en pots de verre, en mugs, en carnets miniatures, en boites à clous, à cigarillos, à bonbons des Vosges ou acidulés anglais avec un soupçon de sucre glace à respirer encore (celles des bonbons anglais qui s’accumulaient sur la table de nuit de mon père, seule friandise, avec le chocolat amer, de cet homme grand et maigre qui ne collectionnait rien mais laissait ici ou là s’agréger des choses sans lien). Réservoirs de phrases lues, de pensées sans suite; de fournitures dépareillées. Débrouille-tout ou « Couteaux-suisses » sans appellation controlée; accumulation de chutes en tous genres, fourbis à imaginaire et matières à maquette : rebuts d’étoffes, bouts de papiers griffonnés, taillures de crayons, lacets orphelins, boutons, bobines en tous genre, pigments, perles et lames, livres désossés. Même tasses avec la moisissure du café qui offre au vélin des bruns si chauds: tout ensemble. Longtemps j’ai glané des bouts, des trucs, des matières; gardé en vrac, rognures, cassures et poussières.
Longtemps aussi j’aurai gardé les vieux pinceaux, en pots sur l’étagère ou couchés dans une boîte à chaussures : les petits gris, les martres, les brosses, les spalters, les à un poil prés ou carrément chauves; collés, tachés, desséchés. Mémoire d’outre-mer, d’incarnat, de cobalt, de noir suie… de gestes, d’heure à rêver des lumières…
3 | ÉCRIRE AVEC CLARICE LISPECTOR
Dans la numérotation des châssis classés de jardin à cours : sauter le 13; ne pas dire le mot corde : » tu l’as dit », « quoi? » « le mot! », » lequel « , « celui-là, là… le mot », » C’est une corde: pas un chien : je dis quoi ? », »Tu dis drisse ou fil, tu dis guinde ou tu dis rien: tu veux finir pendu au mat avec lapin ? »
Ne pas siffler sur le plateau : c’est lui qui le disait
Ne pas offrir d’œillet à une actrice : c’est elle qui le disait
Se mettre en cercle et se prendre les mains : c’est elle qui le fait
Aller sur le plateau toucher les choses
Ne pas dire bonne chance, jamais tu entends : merde ou break a leag ou toï-toï et surtout pas de merci après sinon on recommence merde merci merde merci merde
Ne pas porter de vert : Molière est mort en jouant en habit vert? c’est la couleur des gants que portaient les mains qui n’applaudiraient pas? verts les yeux de la femme morte au tombé de rideau en se prenant les pieds dans la corde…
Toucher son nez après avoir vu l’heure double; jeter la première eau; ne pas se montrer au promis dans sa robe de noce, porter du neuf et du vieux, passer un cheveux et du bleu dans l’ourlet; offrir du pain et du sel en entrant dans la nouvelle maison d’ami.e.s ; s’assoir sur le banc devant la maison avant de partir; collectionner les éléphants d’Ivoire avec la trompe en l’air exclusivement ceux là; faire un vœu en voyant une étoile filante, un autre avant que la coccinelle ne s’envole de ton doigt ; ne pas …jamais…, dire son voeu : même en mourrant? Là je vois ton nez qui s’allonge et fait une ombre : ne te retourne pas surtout ! Et couvre le miroir. Ne souffle pas la flamme un marin meurt en mer, croise les doigts et fait un noeud à ton mouchoir : le diable se glisse dans les détails
Le 1 janvier 202.. vers 16 heures je monte sur le tabouret pour décrocher l’horloge elle me glisse des mains. Le verre se brise. Le temps s’arrête Ou jeter le verre brisé —où jeter le verre du temps? Je vois l’année débouler en catastrophe; je recouvre le verre de sel; j’invente une danse de secours ; je psalmodie des mots magiques: briser du verre blanc c’est de la chance de la chance de la chance… La pile logée dans son compartiment les aiguilles ont tourné. L’horloge mutilée est à sa place sur le mur dans ses traces, sans son verre. Les aiguilles prennent la poussière. Il est possible qu’à présent alourdies elles se trainent et que dans leur torpeur elles m’entraînent…
4 | DE SOI-MÊME, ET D’ÉCRIRE
Relire les textes nés des l’atelier. Oublier la consigne qui les sous-tend. Relire aujourd’hui celui-là
« Au village quand nous descendions chez Jeannette le dimanche pour le goûter de pain perdu. Le dessus de table à carreaux, les bols à oreilles bleus, le pot de crème et le lait chaud; la Singer qui dort. Ta blouse à la patère Jeannette, ta robe de dessous et de dimanche faites à la même machine qui dort : peignoirs, combinaisons, fonds de robe, toutes les commandes de la semaine dans leurs housses. Le dimanche chez Jeannette les découpures de soie comme des épluchures précieuses sous la table aux bols bleus ; coupures effilochées qu’on coudra en drapeaux aux bras de l’épouvantail, ou, en fichus de poupée. Jeannette qui nous montre à coudre, nous les quatre qui sentons le cheval et la cire à cheveux. Mon aiguillée de paresseuse; ta patience de dentelière Jeannet. Ta patience de dentelière quand tu fais glisser le pain perdu dans l’assiette et verse le lait à peau encore chaud dans les bols ; une mèche retombe, accroche ton front ; ta chaine de communion au cou, la croix perdue. Tes quarante ans quand nous descendions le dimanche, les quatre un peu débarbouillés. La peau du lait dans les bols bleus à oreilles; et Christine qui etait là. Christine du garage Peugeot au tournant : le pain perdu dans ses doigts gourds; Pigeot son père qui a servi du vin longtemps et vend de l’essence à présent. Ses jantes rutilantes quand il passe, ce coup de klaxon devant chez Jeannette le dimanche quand il passe . Les sucres en canard de Christine, son pull qui sent le lait régurgité du dernier, et l’essence – le goût de ton baiser à peau de lait sous l’escalier Christine chez Jeannette le dimanche. Jeannette qui va à la fenêtre dans sa robe à fleurs. Le vent qui la met en fouillis. Le duvet de sa lèvre et celui de sa peau couleur de lait en contre-jour. Au coup de klaxon, Jeannette qui frémit le dimanche; le duvet de sa lèvre mais la moustache de Marcelle. Marcelle qui revient des clapiers avec les œufs . Les trois poules de Marcelle qui pondent au lit des lapins morts ; la vache Orpaline qui meugle à cinq heure. La sciure aux galoches de Marcelle. Le pot à lait. Le seau qui pue. Marcelle qui pose les œufs et vérifie l’horloge. La battue nette de l’horloge qui pique et coud un autre temps. Chez Jeannette. Le dimanche »
5 | À VOUS LA CANTONADE !
Pendus derrière la porte du bureau j’ai quatre tabliers —petite collection—, bleus de travail, dans leur jus, quI s’enfilent par la tête et se nouent autour des hanches. Il suffit, il suffisait, de les passer pour être au travail. Quatre, couverts d’éclaboussures , de couleurs, de giclées d’encre, de colle, de plâtre, d’essuyés de pinceau, de frottements de mains, avoir les mains couvertes de matière et les essuyer sur soi est un plaisir incomparable. Le tablier de travail garde trace, sa patine me rassure, du temps a passé dans ses fibres. Le travail d’atelier s’est éloigné, les tabliers sont restés; ils se mâchurent d’autres substances, pour le jardin ou la cuisine je prends les mêmes. Je n’écrirai pas portant l’un d’eux , sauf à dormir en tablier; le vêtement d’écriture est du saut du lit. Du vêtement de la nuit, plus ou moins recouvert suivant la température qu’il fait. Ecrire dans le prolongement des rêves oubliés, et pas lavée. Je n’écrirai pas nue, mais enroulée de ce drap sur lequel nue je m’étais endormi
5 | Bis : UN CHAPEAU POUR SAMUEL B.
Quels chapeaux pour Godot? Je prends volontairement l’exemple de En attendant Godot. Avec Beckett les indications sont précises, voire cinglantes. On traine une image chaplinesque élimées avec melons. Laisser de côté « l’épinal », jeter les melons. Sans chapeau dans cette histoire ce n’est vraiment pas possible. Des chapeaux oui, mais lesquels ? chapeaux et chaussures y jouent plain-jeu; comme les accessoires d’un jongleur. Lire et relire les didascalies, les confronter aux dialogues : faire inventaire de ce qui, dans les situations, vient aux corps et du même coup ressortit du vêtement. Jeu des corps, gestes répétitifs parfois infimes. ( résistances, égratignures. Se gratter, arpenter, se tenir sur un pied mimer un arbre, se percher sur un caillou). Trouver l’usure juste. Je ne crois pas que D. et G. sortent d’une boite sinon d’une boite à outil oubliée sous l’orage. Ebaucher les silhouettes par association et collages : c’était encore abstrait. Je me souviens des photographies de gitans de Kertész, des portraits d’August Sanders, de photos de cirque et de Music-hall, de vagabonds, des chaussures de Van Gogh… des films de Kaurismaki ; de muets burlesques avec ou sans Keaton. Imaginer, le jeu de ce chapeau qui gratte, de cette chaussure qui voltige, de ce corps qui valdingue dans son costume au bord de la déchirure au pied de cet arbre chétif qui ne dissimule rien mais souligne une absence. Concevoir les costumes c’était d’abord, loin des corps des acteurs, une rêverie de papier. Pour trouver ce « vêtement de travail très spécial » qu’est le costume de scène il faut faire beaucoup d’aller-retours entre ce qui relève de la maquette, de l’objet concret et du corps qui s’y plongera. Sauf, -et encore-, à transformer les acteurs en de pures marionnettes, au théâtre le costume du personnage se complique — s’illumine et s’exalte—, du corps de l’acteur. Pour ces costumes-là j’avais accumulé des éléments trouvés dans des réserves d’anciens costumes, et dans des dépôts de vêtements, préparé des portant d’essayage pour chaque personnage : « Des rebuts d’entrepôt, donc des affaires de morts », avait dit le jour du premier essayage, un des acteurs il ne plaisantant qu’à moitié; le même qui dirait chaque soir à son alter ego: « Parle moi du sous-sol! » Sans doute fallait il au moins ça : des frusques de décharge, des nippes de disparus. De toute façon nous n’avions pas le budget pour faire réaliser les costumes de toute pièce… Et les chapeaux volèrent d’une tête à l’autre avant que l’un ou l’autre ne tombe enfin s’ajuste -ou pas- à la tête qui en jouerait; ce juste là ne s’explique pas il se se voit…il s’éprouve

Merci Nathalie pour ce partage de tes collections faites de tout et de rien, des collections qu’on ne soupçonnerait pas… Je pensais n’avoir aucune collection à part les livres mais oui j’en ai ! Les collections de boutons de ma mère et de ma tante et que je garde ! Et ces superstitions qu’on a toutes et tous bien qu’on s’en défende… Quant aux tenus pour écrire, oui, elles sont multiples. J’aime beaucoup : « Ecrire dans le prolongement des rêves oubliés »…
En allant vite, je veux dire avec la souris, j’ai lu « une horloge qui court » 😉
Deux beaux équilibres du monde, merci Nathalie.
J’aime « les ersatz de collection » « Réservoirs de phrases lues ». « Longtemps j’ai glané des bouts » on ferme les yeux et on pourrait se croire chez Proust tellement l’adverbe, ici, est fort.
« où jeter le verre du temps? »
J’ai reconnu me semble-t-il un texte recto-verso (un lieu un vêtement une nourriture) (l’une de mes préférées, c’est pourquoi, et justement j’y pensais ces jours (lire et relire les textes d’atelier jusqu’à en faire œuvre))
Et merci pour le double saut, des tabliers derrière la porte au saut du lit.
toujours aimé le pain perdu (d’ailleurs j’en fais – parfois : à présent (c’est pour ma ligne), j’en mange moins (et donc j’achète aussi moins) de pain – il en reste – un œuf, du lait, trempette, poêlé grillé- vergoise) – et là, le manger donc – tant pis pour la ligne…)
J’adore vos collections et votre horloge privée de vitre. Merci Nathalie et pour les tabliers et la mémoire du pain perdu. Merci.
Tes collections par le menu, et je suis entrée dans un monde.
Tes tabliers, et j’ai pénétré leurs fibres palimpsestes.
Tes relectures, et j’aurais envie de suivre Marcelle à la trace.
Yael je crois deviner pour Marcelle… Merci du passage
des collections qui ressemblent tant à ces objets/choses/papiers/idées/bout de tout et de rien… que je conserve dans mes placards, mes tiroirs, mon imaginaire.
et le nez qu’on doit toucher quand s’affiche l’heure double… à 22:22, aurons-nous de la chance, ou bien aurons-nous eu le nez de déjouer la malchance?
Merci Nathalie pour ces textes que j’ai grand plaisir à lire.
Catherine, Cecile, Piero, Ugo, Yael George, Merci pour vos lectures et retours …
Merci pour cette collections de bouts et d’objets. Beaucoup aimé Jeannette aussi et la beauté de tes images et les tabliers de travail du texte des habits, merci pour cette lecture de dimanche.
Merci Clarence bon dimanche
J’ai aimé le bazar de la collection, le fourbis de l’imaginaire…
j’ai aimé la tenue d’écrture est du saut du lit, pas lavée… oui l’horloge qui casse
j’ai aime votre texte dans son ensemble aussi
Merci
merci pour la lecture Caroline
« faire inventaire de ce qui, dans les situations, viendrait aux corps et du même coup ressortirait du vêtement » merci Nathalie pour ce bis qui dit comment le vêtement finit par advenir sur le corps du comédien .
merci de ton regard Cecile et de ta proposition qui m’a redonné l’envie de retourner voir dans cette histoire de fabriquer des costumes qui a fait avec la scénographie partie de ma vie
Merci Nathalie pour cette immersion visuelle, dont la partie sensorielle m’a particulièrement touchée. Avec les mots tu as su m’entraîner dans une expérience intime où tes souvenirs, tes peintures d’objets m’ont été transmises jusqu’à les toucher par une pensée si intense qu’elle m’a influencé. […Il est possible qu’à présent alourdies elles se trainent et que dans leur torpeur elles m’entraînent…]