#construire #12 | qui-quoi parle en prélude à la 12 (extraits d’une nouvelle)

Je ne vois pas l’heure tourner autour de mon poignet ni, sous mes ongles la poussière comme de la cendre ou de la boue qui aurait séché. De la boue ou de la cendre très ancienne.  Regarde bien, elle m’avait dit, je crois que tu as oublié quelque chose. C’était l’heure de passer à table j’avais oublié de me laver les mains.  

Parfois on aura mis ses mains devant ses yeux pour ne pas voir 

Parfois pour se cacher

(elle est pas là moi disait l’enfant)

En insistant je dirais qu’il y a par terre, autour de la chambre, proprement étalées et formant un angle droit avec le mur, les feuilles d’un journal ; de grandes feuilles aux caractères serrés – à cette distance, dans cette lumière, je ne peux pas les lire, ni les titres. Comme une litière ? aurait-on laissé entrer un animal, un chat par exemple et risqué qu’il se couche sur le cadavre. Chasse-moi cette bête de ta chambre, elle avait dit sur ce ton qui ne supposait aucune réplique : on ne dort pas avec un animal ! Le chat était mort peu après, je l’avais trouvé couché au pied du seul arbre de la cour : il dort, elle m’avait dit avant de le fourrer dans un sac.

Ce sont les murs, ils suintent 

Les feuilles ont été disposées au pied des murs pour recueillir l’humidité qui s’écoule. Des fleurs. Des lignes. Comme des larmes. 

Est-ce la pluie qui s’infiltre  

Déjà

Je n’entends pas la pluie 

Même sans ouverture sur l’extérieur il est possible de percevoir le bruit de la pluie, la percussion des gouttes sur la toiture par exemple ou s’il y a du vent, leur précipitation contre les murs. 

Au silence qui régne dans la chambre je pourrais imaginer la neige, une étendue épaisse et blanche ; comme après qu’elle est tombée toute une nuit, qu’on la découvre par la fenêtre gelée ; que tout a été recouvert, qu’il semble que rien ne bougera plus ; qu’on entend juste un souffle en dedans de soi comme dans une chambre sourde. Silence qui n’est surement que celui de la mort, de ce qu’on imagine qu’elle impose à nos sens quand on y pense : si un mort repose au milieu du fracas instinctivement on coupe le son. On finit toujours par associer du silence à l’image. Dans l’idée de la mort le silence surpasse le brouhaha. 

Pourtant j’entends de la musique, c’est à peine audible mais il y a de la musique, elle doit provenir d’une radio ; d’un transistor compte tenu de sa taille, – mot qui dénote une époque, je m’en rends compte. Le transistor du maçon qui venait tous les dimanches réparer qui sait quoi dans la chambre de ma mère ? Ce transistor avec une anse, comme un petit sac à main dans les ocres, à boutons noirs qu’il posait sur le rebord de la fenêtre : le bleu blanchi du maçon, son cou épais, ses pognes aux phalanges blessées. Je l’entends encore à travers la cloison le transistor du maçon des dimanches après-midi ; sa voix ; leurs voix : leurs cris chuchotés. Comme j’entends dans cette chambre avec ce mort cette berceuse un peu mécanique.

La boucle d’une berceuse 

La lune et l’ours qui tournent au bout de leur fil

Leurs ombres qui deviennent plus petites à mesure

Veut-on convaincre le mort de s’endormir. De mon côté, ainsi bercée, ne vais-je pas basculer dans le sommeil et risquer d’en mourir. 

qu’être mort c’est comme dormir ainsi que pareillement semblable que cependant longtemps ou sans fin même toujours

Et pourquoi elle ne reste pas dormir dans sa chambre, j’avais demandé après qu’on l’avait glissée endormie morte dans un long sac à glissière puis portée comme des planches

Je dirais que c’est l’automne – l’hiver et l’été s’effacent de ma mémoire. L’automne à la périphérie d’une grande ville. Avec une Superette à quelques pas. Et un lavoir. Tout a été rasé pour être reconstruit : sauf le lavoir, mémoire d’une époque sans eau courante, ni programme informatique. Un lavoir conservé pour la seule beauté de ses pierres. Et de sa charpente. Ses murs en pierre de taille, sa charpente exceptionnelle, ouvrage de Compagnons du devoir qui avait résisté aux bombardements de la dernière guerre – le lavoir pas les compagnons. Cette pièce d’eau de la fin du dix-huitième siècle à présent à sec – la pièce et le siècle–, avec son bassin à ciel ouvert. Conservée pour leur seule beauté : Et Dieu seul sait encore combien la beauté est nécessaire. Primordiale. Vitale. Aujourd’hui, plus qu’hier. Disait ma mère : la beauté vous arrache aux noirceurs du monde et vous empêche de mourir, du moins de vous éteindre, car un jour il faut partir. Partir debout, disait ma mère. Ma mère qui aurait réfuté ces immeubles sans plan ni tête, construits dans l’urgence pour faire de l’argent sur le dos des pauvres gens. Tous ces pauvres gens entassés dans ces immeubles justes bons à s’écrouler. Ces murs fissurés. Ces fenêtres. Ces balcons, comme des châteaux de cartes. Et leurs antennes paraboliques. Hideurs du nouveau monde. 

A la terre humide sous ma semelle, à cette feuille rousse collée au bout de ma chaussure gauche je suppose qu’il y a un jardin, ou un square avec un tourniquet, une balançoire peut-être – je n’entends pas d’enfants – ; du moins une pelouse. Ai-je par mégarde marché dans une de ces plates-bandes décoratives qu’on trouve au bas des immeubles pour égayer les trottoirs ponctués d’arbres pleins de boules noires. Les chaussures du mort sont quant à elles parfaitement intactes, sans être neuves, je le devine à l’usure des rainures –ces rainures sous les semelles qui empêchent de glisser, c’est important de choisir la bonne paire avant de partir en voyage (de tomber dans l’abime elle aurait dit) –, quelqu’un a dû les frotter avant de les enfiler au mort ; des tennis blancs à lacets avec un liseré noir. Ou rouge. Les deux peut-être.

Le mort est allongé, sans drap pour le recouvrir, habillé et chaussé – comme s’il faisait un petit somme avant  de se lever et partir– ; des vêtements de tous les jours bien repassés ; le dernier bouton du col sous le menton le serrent;  les bras le long du corps –non, les mains ne sont pas jointes–, de longues mains, disons proportionnées aux pieds qui sous cet angle, paraissent plus grands ; comme dans ce tableau du Christ de marbre raccourci par la perspective – il est à Milan–, que je n’ai vu qu’en reproduction ; je l’avais copié à mes heures perdues : ces heures contre la montre. 

Si tu crois que tu peux infléchir la courbe du temps – enfin si ça t’amuse de le croire–, m’avait dit ma mère en nattant sa chevelure blanche, comme elle le faisait chaque soir ; ses cheveux qu’elle n’avait coupé que deux fois en soixante-ans, en signe de deuil : dont une juste après ta naissance.

Est-ce qu’il y a des flammes, je veux dire, des bougies allumées comme c’est l’usage dans la chambre d’un mort : la flamme qui oscille, ce trait de fumée qui monte, la bougie qui s’amenuise, la cire qui se répand et n’est bientôt plus que de l’informe dans une coupelle, la flamme qui s’éteint – ce qui ne prouve rien. 

Avec ces murs de papier et toutes ces feuilles par terre, la pièce pourrait prendre prendre feu. 

On ne joue pas avec les allumettes, m’avait dit ma mère avant de me prendre la boite des mains et de la poser sur l’étagère la plus haute – je m’étais en la grattant brulé la pulpe du doigt– : ça t’apprendra.

Allaient-ils brûler le corps

Tas petit tas de cendres 

Le bruler 

Tas petit tas de dents 

Comme une comptine

Allaient-ils

Non pas ça, pas ça, dit le personnage d’une pièce 

D’où provient la lumière ; du moins cette lueur, il ne fait pas noir puisque je peux distinguer des choses, celles dont je me souviens comme celles que j’ai oubliées.

Je revois ce tableau avec un arbre, au-dessus du lit ; un arbre au crépuscule et ce rayon de lune qui darde vers le sol la fourrure rousse d’un animal, un renard ou un chien : un renard, l’idée me plait.

Ne demande pas pourquoi, dit le personnage

Je revois cette chaise dans le coin, du côté de la fenêtre inexistante. Sur la chaise un manteau est posé, si c’est le mien la couleur n’est pas bonne –je n’ai jamais eu de manteau rouge, que je sache. Pas un manteau appartenant au mort qui, je l’apprendrais, ne portait pas de manteau, ni d’écharpe, ni de chapeau. Comme les enfants qui ne veulent pas être emmitouflés ; engoncés ; encombrés. Qui veulent courir, dévaler, sauter, grimper. Dès que je quittais la maison, le manteau, le bonnet et l’écharpe, je les dissimulais derrière l’arbre : je me délestais de ses habits de prévoyance, de ses habits d’en cas de malheur ; de ses habits d’orages, de pluies, de vents à attraper la mort. 

Je regarde le mort 

Couché on fait plus court 

C’est une question de perspective

Et les pieds plus grands 

Ça je l’ai déjà dit

La vie est une répétition

Est-ce que le mort est un enfant – un enfant en taille adulte

Mettons qu’il y ait eu ce manteau posé sur cette chaise dans cette pièce où nous nous tenions le mort et moi ;  dans cette chambre je devrais dire puisqu’il y a ce lit où quelqu’un est couché ; un lit à une place, pas une planche sur un trépied funéraire ; un vrai lit en tout point conforme à celui qui se trouvait dans ma chambre et qui, d’ailleurs, s’y trouve encore ;  le même en bois blanc sans tête, qu’on achète en pièces détachées et qu’on monte soi-même avec plus ou moins de retours en arrière – ne visse pas à fond avant d’être sûre de ton assemblage, elle avait dit–, un lit en tout point semblable au mien. Jumeau.  

Je ne lâche pas le mort des yeux comme on m’avait priée de le faire ; comme si le mort pourrait d’un coup ouvrir les yeux, se lever et partir ; comme s’il n’était pas tout-à-fait mort, du moins, juste un peu le temps de reprendre des forces.  

Je crois plutôt qu’on s’inquiétait de ce que quelqu’un aurait pu faire irruption dans la chambre pour dépouiller le mort. De ses yeux par exemple. Ou de son cœur. De son foie. Ou de ses mains. Même de son visage. 

De ce visage 

De ce visage qui se tait

(est-ce qu’il rêve) 

Je le fixe autant que je le peux. À force de fixer une chose il arrive qu’on la voie vivante ; j’en avais fait l’expérience avec une pomme, une simple pomme sur une table, en la peignant : je m’exerçais à la Nature morte –c’est le nom dans ma langue : Stilleben ou Still life dans d’autres : ce qui est mort dans une langue serait encore vivant dans une autre ; de là à conclure qu’on pourrait être mort d’un côté d’une frontière et pas d’une autre. 

Pinceau en main je fixais longuement la pomme, j’allais déposer une touche de couleur quand je crus la voir respirer, imperceptiblement – ce devait être à l’aquarelle, c’est difficile l’aquarelle, chaque passage de couleur vous enfonce un peu plus dans l’ombre et on ne peut plus revenir en arrière ; la lumière vient du blanc du papier, il faut apprendre à la laisser en réserve. 

Fais des réserves de lumière, elle m’avait dit, alors que nous allions devoir rester enfermées plusieurs semaines, tapies à l’ombre de nos incertitudes dans un deux pièces sur cour au rez-de-chaussée, elle, moi, et sa colère du monde. 

Je m’égare    

Je m’égare Seigneur dit le personnage d’une pièce

Un personnage qui meurt

Est-ce que tout personnage n’est pas déjà un mort 

Un mort qui revient

Je suis là avec le mort ; je le fixe autant que je le peux –un instant il m’a semblé le voir bouger, du moins je l’ai cru, au point de douter de sa mort et de m’approcher plus près pour écouter et sentir –je n’avais pas de miroir de poche– : Je colle mon oreille et ma joue contre ses lèvres durcies et froides. Je sent ce froid de la chair morte qui ne ressemble à aucun froid connu ni ressenti. Ce froid sans degrés ni échelle de valeur; un froid mis à plat. 

Respirer : reprendre souffle

Rien

Pas un 

Pas 

Rien de vivant à part les petits bruits, comme un évier qui se vide ; des petits bruits pour émouvoir, du moins troubler la certitude que cet homme que je veille est bien mort : rien que de la matière qui pourrit je pense pour me rassurer: la réalité de ce cadavre est aussi vraie que cette table dans la chambre. 

Car il y a une table, je la vois à présent, une petite table hexagonale qui, même si elle grince ne va pas se lever et marcher. Je pensé à Lazare, à cette histoire incroyable qu’on me lisait enfant pour m’endormir. Lazare. Lazare qui se relevait de la mort –combien en sont revenus, elle disait. J’en avais connu un de Lazare, un drôle de zèbre, qui courait en zigzag comme s’il fuyait un zouave. 

Lazare si tu m’entends 

… Mais l’homme sur le trottoir, devant moi, n’était pas mort. Je le sentais en m’approchant de sa tête et en m’accroupissant jusqu’à son oreille. 

Son oreille je la voyais bien. De son visage cependant je ne voyais pas grand-chose ; sa joue à peine. Que dire : qu’il n’était pas chauve ? chaque détail a son importance : des cheveux châtains. Quelques boucles retombaient de ses tempes vers sa joue, d’autres déboulaient sur sa nuque. 

Je fixais son oreille. Une oreille à lobe long, bien dessinée avec un léger duvet sur le pourtour. Une oreille oblongue d’une couleur chair très douce : y affleurait la vie. 

Je fixais l’oreille et rien ne bougeait, du moins il le semblait. 

Regardant l’homme dans l’oreille je m’imaginais le relever et le soutenir avec mes bras. Le regardant, je pensais : tu vas le relever, le mettre sur ses pieds, le maintenir contre toi et l’emmener. Le trainer s’il le faut, c’est ainsi, je pensais. Ce sera lourd comme une chose abominablement lourde, je pensais. 

M’imaginant, me disais : une fois que tu l’auras relevé tu en feras quoi. Tu as la force de le relever, tu le crois, c’est possible, seulement une fois que tu l’auras dans tes bras, tu en feras quoi. 

Peut-être qu’il fallait seulement le trainer un peu plus loin : juste le déplacer. Le déplacer parce qu’ici il était exposé. À quoi je ne savais pas bien – un chien s’était arrêté pour le respirer je l’avais chassé, puis rien. 

Je pensais cet homme et je voyais l’abime.

Tu vas le prendre dans tes bras après tu verras, me suis-je dit pour m’encourager. Tu vas le soulever – il faut bien commencer : tu le soulèves et tu le remets sur ses pieds. Si tu vois, un homme à terre tu le relèves, j’ai pensé en avançant les bras. Mes bras tremblaient, mes mains surtout et elles avaient vieilli. Tu l’attaches avec une corde s’il faut et, tu tires, je me suis dit. 

J’imaginais. Je l’imaginais. 

Regardant l’homme dans l’oreille à terre, je l’imaginais. 

Je l’imaginais. Je m’imaginais. 

Et rien ne bougeait

A propos de Nathalie Holt

A commencé en peinture, a vécu de théâtre et d’opéra, des années de scénographie plus tard ne photographie pas que son lit, tient son journal en images, écrit et marche chaque jour a publié un peu pour aller au bout d’un geste ( Ils tombaient ) ( Averses) https://www.amazon.fr/stores/author/B09LD7R2KY . Écrit pour lire.

Un commentaire à propos de “#construire #12 | qui-quoi parle en prélude à la 12 (extraits d’une nouvelle)”

  1. Il y a une coutume – ou c’est le titre d’un livre ou les deux – chez les gitans (la gitane est où était une cigarette – mon père et ma mère en fumaient -et le nom du tabac du coin) ou les rom(anichelle ou pas)s les tziganes celles et ceux-là – qui fait « enterrez moi debout » – il ou elle meurt tu laisses tout en l’état tu ne touches à rien dans sa caravane – tu laisses tout le monde laisse ou le doit tout le monde – et plus tard plus loin dans le temps et loin on met le feu

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