Parle plus bas, car on pourrait bien nous entendre

Il a choisi un tartare, viande rouge, sang, bête, mais c’est à propos de sa mère qu’il hurle, dans l’espace confiné de ce bouchon lyonnais où les tables collent aux tables, à peine la place de se glisser entre le mur et la banquette – déjà si tu parles normalement ta voix s’entend mais si tu hausses un peu le ton tout le monde en profite – tant pis pour lui, j’en profite et sa mère envahit l’étroit recoin, sa mère – à toutes les sauces, comme le Tartare –  sa mère merveilleuse, une fée, avec des doigts de fées. Lui, la cinquantaine, ou la quarantaine pénible et sa mère, sa propre mère, qui crée les chaussons de Copélia, Copélia tu rends compte, Copélia, les chaussons, elle les a cousus, et elle a fabriqué les robes, et même, des accessoires mais les chaussons… Face à lui un autre, je le vois de trois-quarts, quelconque, habillé décontracté, et sa fourchette qui pioche dans le plat du jour, dos de lieu sauce curry accompagné de ses lentilles, il écoute la mère, les créations, les difficultés, les productions, les costumes, et la mère, douce et compétente, énergique et efficace, à Paris la mère, je veux dire à Garnier, et l’été dernier le coup de fil, Pietragalla qui veut cette mère-là, sa mère à lui, exprès pour elle, Piétra, et la mère, qui de loin revient, en avion, pour Pietra pas d’hésitation, Pietra sympa, Pietra très sympa, Pietra caractère mais sympa, très sympa, et savoir la prendre, et justement la mère, réclamée, désirée, avec Pietra elle sait faire. A peine un début de question Mais ta mère à Genève elle habitait en haut… et la mère, logée sur place, rencontre le père, biologique le père, et la talentueuse mère le conçoit, lui, le fils, mâchant fort sa viande crue, quant au père, avec de l’argent, vu sa position tu le devines, tu vois sa position, tout en haut, à Genève, il donne des chèques, des gros, même si le rêve c’est le carnet, le coq passe à l’âne, de père revient à mère, convoque le couple, les séparations, la solitude et les espoirs déçus, d’ailleurs il a revu sa cousine, sa cousine méfie toi d’elle, sa cousine t’inquiète pas elle est à Orléans, une femme oui, pour pas rester seul, et pour le ménage aussi, pour le ménage c’est bien, pas pour la cuisine, la cuisine je me débrouille, et même pas mal, une bouchée un peu baveuse et voilà Coraline tu la connais, Coraline pas inscrite sur la liste, Coraline pas de raison de l’inscrire sur la liste, la liste des officiels, elle n’est pas officielle, pas d’inscription, mais ça ne l’empêche pas de venir, ça ne la gêne pas, elle vient, sans être sur la liste, pour la commémoration elle s’est pointé, sans être sur la liste, elle s’est mise sur le côté, en dehors de ceux de la liste, des officiels invités mais elle était là juste à côté, elle est comme ça, tu la connais, Coraline elle comprend pas, faut lui dire une bonne fois, elle n’est pas officielle, elle n’est pas sur la liste, c’est la règle, si tu es officiel aucun problème, mais elle n’y est pas, et en plus elle n’est rien Coraline, ni élue, ni rien, pas dans la liste, elle habite même pas à Lyon, elle s’incruste mais hors de question qu’elle soit sur la liste, il faut lui dire, lui expliquer, faut qu’elle comprenne, elle est rien, elle a pas de place, elle doit s’effacer, pas se faire voir, rester discrète, redevenir invisible, pas être partout, pas gêner comme ça, à venir quand même, à faire comme si, y’a des façons ici, des listes, y’a des listes, faut en être

A propos de Catherine Serre

CATHERINE SERRE – écrit depuis longtemps et n'importe où, des mots au son et à la vidéo, une langue rythmée et imprégnée du sonore, tentative de vivre dans ce monde désarticulé, elle publie régulièrement en revue papier et web, les lit et les remercie d'exister, réalise des poèmactions aussi souvent que nécessaire, des expoèmes alliant art visuel et mots, pour Fiestival Maelström, lance Entremet, chronique vidéo pour Faim ! festival de poésie en ligne. BLog : equinoxe.blog Youytube : https://www.youtube.com/channel/UCZe5OM9jhVEKLYJd4cQqbxQ

4 commentaires à propos de “Parle plus bas, car on pourrait bien nous entendre”