#P3 | Dans la marmite de son ventre est un grand secret

Assiette : Ne pas être dans son assiette. Ne pas se sentir bien. Mes parents avaient un service d’assiettes décorées que leur avaient transmis mes grands-parents maternels. Des scénettes représentaient de manière naïve des enfants jouant au jardin, à l’heure du goûter, avec les fruits, les légumes, accompagnées de petites légendes humoristiques. Il y en avait qu’on préférait à d’autres. Mais parfois, le hasard de notre place à table, faisait qu’on n’obtenait pas toujours celle qu’on souhaitait ou qui correspondait à notre humeur du jour. On tentait l’échange avec notre voisin, mais celui-ci nous n’était pas toujours accommodant. On devait donc garder l’assiette et le présage annoncé. Le sort en était jeté. « Pour quelqu’un qui ne connaissait pas d’Artagnan, il paraissait dans son assiette ordinaire ; pour ses amis, c’est-à-dire pour Athos et Aramis, sa gaieté était de la fièvre. »

Bouchée : B comme bouche. Bouche bée. Bouche ouverte. N’en faire qu’une bouchée. dominer facilement, en venir aisément à bout. Dans l’écriture même de celui qui mange, avale, déguste, dévore, engloutit un plat, un met, on retrouve aussi l’organe de la parole, et le truchement du désir. Mettre les bouchées doubles. Tous les lieux, toutes les manières de manger, sur le pouce, en marchant, à table, chez soi, dans la cuisine ou dans la salle à manger, debout sur un coin du bar, devant la télévision, au restaurant, au bistrot, en terrasse ou en fond de salle. Accélérer l’accomplissement de quelque chose.

Coq : On plaisantait beaucoup dans ma famille sur cette erreur de langage de ma grand-mère maternelle, Juliette, qui pour dire qu’elle avait passé un bon moment chez une cousine et qu’elle y avait été toute à son aise, avait dit qu’elle avait été comme un pâte en coq au lieu de comme un coq en pâte.

Eau : La nourriture est souvent associée en France à la terminologie du jargon sexuel. Dans la chanson de Serge Gainsbourg par exemple, l’expression l’eau à la bouche qui donne son titre au morceau, est sans ambiguïté à ce sujet : « Je te veux confiante, je te sens captive. Je te veux docile, je te sens craintive. Je t’en prie, ne sois pas farouche. Quand me vient l’eau à la bouche. »

Fraise : Si laisser quelqu’un aller dans les framboisiers, signifie en Polonais qu’on le laisse aller au devant de difficultés en toute connaissance de cause, en Français sucrer les fraises qui a une toute autre signification, être sénile, peut cependant se comprendre dans un sens voisin. Avec une fatalité au goût amer révélateur de notre rapport à la vieillesse et la mort.

Graine : Casser une petite graine. Dans la série télévisée Kaamelott, le Maître d’armes reproche au roi Arthur de trop manger. Arthur se moque de lui en lui disant qu’il ne mange que des graines, à quoi le Maître d’armes lui répond sur tous les tons et de plus en plus énervé par cette insinuation : Je ne mange pas de graines ! Le personnage de Karadoc est un chevalier obnubilé par la nourriture, bête et incapable du moindre fait d’arme. Lorsque le roi lui demande ce qu’il pense du Maître d’armes qui ne mange que des graines, il répond de manière véhémente : « Si la jeunesse se met à croire à ce genre de conneries, on se dirige tout droit vers une génération de dépressifs. Le gras, c’est la vie ! »

Haricot : Il y a des mets disparus qu’on ne mangera plus, des fruits dont ce n’est plus la saison, des recettes oubliées. L’image de ces petits gâteaux qu’enfant on mangeait au goûter, avec des messages écrits dessus, qui nous ravissaient, me revient en mémoire : Pense à moi. Tu rêves. Viens dormir. Un été. À toi ma vie. En train. Tais-toi À la folie. Toi Papa. Un avion. Un peu. Si tu veux. Mais c’est si loin tout ça. Tout est perdu. C’est la fin des haricots.

Huile : Jeter de l’huile sur le feu. Attiser une envie, une dispute, envenimer une situation. Au Vietnam : On donne des coups de couteau dans la planche à découper quand on ne peut pas atteindre le poisson, ce qui veut signifie qu’on se trompe de cible pour sa colère.

Jambon : J’ai entendu un jour une jeune femme dire à son compagnon en lui montrant ses cuisses, qu’elle avait d’affreux jambons. Se faire prendre pour un jambon, c’est se faire prendre pour un imbécile. Mais parfois il arrive que nous soyons nous-même l’imbécile en question.

Louche : Je ne peux pas m’empêcher de penser, en entendant l’expression, à la louche, qui veut dire approximativement, en gros, que la donne est faussée, car dans louche j’entends bizarre, trouble, suspect.

Manger : Les expressions courantes liées à la nourriture et au goût sont marquées par notre culture et notre histoire. Si au Japon on peut manger la brume, ici on mange ses morts. On mange son pain blanc. Inquiète-toi de ce que tu manges et non de qui te mangera. Et comme on mange on travaille. Dans Madame Bovary, Gustave Flaubert écrit : « Et tu vis là, chez moi, comme un chanoine, comme un coq en pâte, à te goberger ! » Dans la langue Baining de Nouvelle-Guinée, il existe un mot, Awumbuk, qui désigne le vide palpable laissé par le visiteur lorsqu’il vient de partir. Celui-ci laisse une telle empreinte dans l’air ambiant qu’il faut poser par terre un bol plein d’eau pour l’absorber. Le lendemain matin, on jette l’eau le plus loin possible. En français l’expression manger les pissenlits par la racine renverse la situation pour indiquer qu’une personne est morte et enterrée.

Omelette : Enfant, lorsque j’alliais au restaurant en famille, ce qui à l’époque n’était pas si fréquent, je ne savais jamais quel plat choisir lorsqu’on me tendait le menu. Je lisais plusieurs fois la liste des plats et je me perdais dans leurs noms, incapable de savoir si j’allais aimé ça. Pressé par mes parents et le serveur de faire mon choix, je prenais un plat au hasard, attiré par son nom étrange. J’étais très souvent déçu, désappointé. Et régulièrement c’est moi qui était servi le dernier. J’étais également le dernier à terminer mon assiette. Il fallait finir bien entendu, pas question d’en laisser. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. On n’obtient rien sans courir de risques. En Italie, c’est à prendre ou à laisser. Mange ta soupe ou saute par la fenêtre.

Pomme : Dans Ma Pomme, la célèbre chanson de Maurice Chevalier, on peut entendre ces mots : Les femm’s moi m’en faut comme à tout l’monde / Mais j’m’embarrass’ pas / Quand j’désire un’ brune ou une blonde / Je choisis dans l’tas /Comm’ j’ai pas d’pèz’ je m’sens à l’aise / Pour leur promettr’ tout s’qui leur plaît… / Mais quand j’en pinc’ je suis bon prince / En partant, j’leur laiss’… mon portrait. Et le refrain qui arrive entraînant : Ma pomme, c’est moi… J’suis plus heureux qu’un roi. Je n’me fais jamais d’mousse. Sans s’cousse, Je m’pousse. Les hommes. Je l’crois. S’font do souci, pourquoi ? Car pour être heureux comme… Ma pomme. Ma pomme. Il suffit d’être en somme, aussi peinard que moi. La pomme est considérée dans la Bible comme « fruit défendu ». Dans ces conditions comme s’étonner de la grossièreté d’une expression comme se sucer la pomme qui veut dire s’embrasser goulûment, ce que les anglo-saxons appellent couramment le French kiss.

Raisin : Je ne peux m’empêcher d’imaginer le goût si particulier de ce fruit introuvable, mi figue-mi raisin, croisement entre les deux fruits qui garderait de la figue son goût très sucré et prendrait du raisin sa saveur plus subtile. Mais je reste dubitatif.

Salade : Raconter des salades c’est mentir. Cela peut également nous perdre. « Pour là où ils vont vous envoyer, Lévy, Isaac, Abraham, Blum Macaroni ou Mohamed, c’est pareil, écrit Claude Simon, dans L’Acacia ; on est bons comme la romaine. » Michel Butor, dans le texte Boomerang extrait de son livre Génie du lieu, décrit un endroit à la manière d’une recette de cuisine. « Pour réussir votre (vraie) salade du comté, selon les conseils du Député-maire, grand spécialiste en cuisine locale, vous couperez pour six couverts dix tomates moyennes en quartiers et les salerez légèrement une première fois sur la planche, couperez aussi trois œufs durs en quartiers ou rondelles, détaillerez 12 filets d’anchois en trois ou quatre morceaux chacun, mais vous n’oublierez pas les églises à dentelle de marbre, les eucalyptus et les mimosas venus d’Australie, le fantôme des carnavals de jadis et des hommes de Terra Amata qui chassaient l’éléphant, le rhinocéros et le cerf, sur un fond d’arrière-pays à grandes solitudes ; et hâtez-vous d’en profiter, la pollution monte. »

Tarte : Ces injonctions ancestrales de savoir-vivre pour se tenir comme il faut à table, ne pas mettre les coudes sur la table, se tenir droit, ne pas renverser son verre, ne pas boire trop vite, ne pas manger froid après un plat chaud. Ce n’est pas de la tarte. Ce n’est pas facile, ce n’est pas une mince affaire.

Viande : Mettre la viande dans le torchon. C’est une expression que j’ai entendue de nombreuses fois dans la bouche de ma belle-mère. Se coucher, aller au lit. Je trouvais cela très vulgaire. On ne disait pas cela dans ma famille. Il y a quelque chose de très bestial, d’animal dans cette formule, comme la plupart des expressions liées à la nourriture, à la gastronomie en France, elles évoquent toujours la bonne chère. La chair est chère.

Yaourt : La première fois que j’ai entendu cette expression, chanter en yaourt, c’est lorsqu’on m’a demandé d’écrire les paroles d’une chanson pour un groupe de rock. J’avoue que je ne la connaissais pas. Chanter en produisant des sons qui font penser à une langue réelle.

Zeste : En finnois, le mot Kalsarikännit désigne le fait de se saouler chez soi en petite tenue, sans intention de faire quoi que ce soit d’autre. Une pointe, une touche. Un zeste de folie, d’humour, d’originalité.

Il l’appareille, la serre et la fatigue à foison. Elle s’aplatit, s’arase et s’assouplit. Il la manie sans ménagement ni mesure, lui tient la bride, la brosse. Elle se raidit. Il s’y incorpore. Il la bat, la fait bouler dans le creux de sa main. Il aime la culotter et la badigeonner. C’est une manie de chercher à la sublimer. La darne de ses cuisses rosit, rougit à force d’être fouettée. Elle se laisse chemiser, chiqueter, ciseler, clarifier. Elle s’en délaye. Elle détrempe et macère, son jus sent un léger fumet de sucs caramélisés. Leurs peaux râpées se marbrent en se modelant, ça monte et ça moule jusqu’à mousser, et nacrer le panache de leurs peaux de couleur, de saveur et de forme différentes. Striées. Il la laisse reposer un instant pour qu’elle reprenne son souffle. Il la réserve avant de revenir vers elle pour mieux la remonter, la rectifier à la salamandre. Elle le saisit à son tour, le sable du bout des doigts, le pare en papillote, à l’étouffée. Pilé, pincé, pelé à vif. Il adore ça. Quadrillé de toutes parts. Qu’il se dégorge comme on élimine le sang ou les impuretés d’une viande. Car elle aussi aime le compoter, le tamponner, le travailler de manière unilatérale avant de le chiqueter et de le videler sur les bords pour son plus grand plaisir. Son corps huilé pour mieux l’hydrater, l’imbiber de sa sueur. Corps à corps. Abricot. Elle le cardinalise, sa peau devient rouge, il est cerné. Ses abatis assouplis, rectifiés. Il y laisse chemise, sa part tamisée puis saupoudrée. Leurs corps se côtoient, se concassent et se débrident après décantation. Ils se blanchissent sous l’appareil, enfarinés. Ils détrempent et se laissent infuser pour se rafraichir.

A propos de Philippe Diaz

Philippe Diaz aka Pierre Ménard : Écrivain (Le Quartanier, Publie.net, Actes Sud Junior, La Marelle, Contre Mur...), bibliothécaire à Paris, médiation numérique et atelier d'écriture Comment écrire au quotidien : 365 ateliers d'écriture, édité par Publie.net http://bit.ly/écrireauquotidien Son dernier livre : L'esprit d'escalier, publié par La Marelle éditions Son site : Liminaire

11 commentaires à propos de “#P3 | Dans la marmite de son ventre est un grand secret”

    • Merci Catherine, j’avais l’intention de mettre un peu de zeste partout, partir de mots dans d’autres langues, mais je n’en ai pas trouvé assez, du coup je me suis replié sur les termes français et la forme de l’abécédaire est revenue presque naturellement.

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