Hors-série #2 | Le chiffon.

Chères amies, chers amis, les amis, il est de tradition et de bonne usage qu’un discours aussi édifiant soit-t’il, commence par un récit, lui-même édifiant et qui se termine par une plaisanterie philosophique qui nous éclairera sur le sens de la vie — tout en offrant au discoureur notez-le bien une victoire facile d’un grand encouragement. Lorsque j’ai appris que je tiendrai un discours après celui de M. Françis Ponge, je lui ai sur le champ téléphoné, pour que nous puissions coordonner mélodieusement nos sujets. Il m’a annoncé qu’il allait parler du Savon et avec la franchise communiste qui le caractérise il m’a interrogé: “De quoi comptez-vous parler?”. “De serviettes!”, lui ais-je répondu. “Serviettes?” Et Ponge: “Parfait!”. Cette scène n’a jamais eu lieu. J’aimerais effacer ces propos. Je comprends que vous vous sentiez irrités, ce préambule fait tâche. Sachez que bien évidemment j’avais choisi de vous parler d’autre chose, de tissus, certes, encore, mais d’un textile plus anonyme, à la noblesse et au savoir-vivre bien moins affirmé dans la langue. Je vais donc vous parler du chiffon. Cette race créolisée de tissu. Il se rencontre partout mais il ne se vend pas, il n’a pas d’étiquette dans notre monde. Dans un magasin, il est presque impossible de l’acheter, de le trouver. Mieux. Prononcez son nom, parlez chiffon et vous serez transporté aux rayons des plus beaux vêtements, des étoffes les plus rares et les plus travaillées. Quelle tromperie… Alors que lui, la parure lui importe peu. il se contente au mieux d’un motif industriel répétés, la plupart du temps il se décrit comme froissé, roulé en boule, fatigué, marqué, ou pendu à un clou, à la portée de toutes les mains… Dès le début de sa vie il apparaît sans être désiré ni même évoqué, il naît d’une rupture, d’un trou, d’un déchirement. Il ne connait nul affection. On le serre entre ses doigts en cherchant à l’utiliser au maximum, on le plie et le déplie pour exploiter sa moindre surface. Il escalade le haut des portes, il frotte des murs de crasse, il est aspergé de détergents mortels. Méprisé, recrue adoptée après l’arrachement de sa première vie, sans reconnaissance dans un monde utile, il vit ses jours en résistant à la corrosion, aux angles coupants et aux liquides poisseux. Chaque tâche abolie en silence te pousse vers la fin, vers le jour fatal. Un jour rêche et ridé crasse, le lendemain mou visqueux noyé dans l’acide. Laissez-moi vous raconter. La pandémie venait de commencer. Les gens ils n’avaient rien pour lutter, ils ne savaient rien. Ils entendaient beaucoup parler, on disait que le virus passait d’objet en objet, qu’il allait tous nous affecter. Les gens vivaient dans la peur, terrés. Seuls quelques livreurs parcouraient les rues de la ville, à leurs risques et périls, dans des combinaisons de cyclistes, sans casque, sans masque, chargés de cartons à livrer. Ils descendaient de leurs biclous, tendaient des colis et qu’est-ce que les gens faisaient? Il y a des images de cela. Ils prenaient un chiffon imbibé d’eau de javel. Et pour effacer toute trace de ces humains plein de virus qui avaient manipulé les cartons, ils passaient un coup de chiffon rapide partout sur le colis, l’imprégnant d’une odeur violemment toxique, laissant ainsi se détériorer tout un tissu. Auparavant, il y a très longtemps, les vieux chiffons étaient récupérés par quelque petite gens dont c’était le métier, les chiffonniers, qui parcouraient les villes, ramassaient les tissus qui traînaient et les revendaient pour qu’il en soit fait du papier.

Codicille, historique.
J'ai été subjugué par le Savon. Comme souvent la poésie me transporte, me bouleverse, quand elle ne m'indiffère pas.
Je me suis délecté des différents fils du Savon. Le récit autobiographique en filligrane, le travail et le re-travail du texte l'approfondissement, la répétition et la diversité des approches. J'ai été touché de comprendre aussi que l'objet est traité "à hauteur d'homme" à savoir qu'il n'est pas décrit mais raconté, il a sa vie, ses états. Le savon est sec, ridé, ou joyeux, pétillant, sautillant partout quand il est mouillé. L'objet me paraissait enfin comme un personnage acceptable car il avait une vie, il changeait. Ponge n'engendre cependant pas une complaisante identification, il reste ferme sur la différence entre un objet et une personne.
De plus Ponge évitait de s'inspirer de la métérialité du mot,de sa  sa littérarité de mot, comme il le faisait trop je trouve dans "Le parti pris des choses". 
Il y a tant d'écueils: les jeux gratuits avec les mots, le manque de respect pour les objets, vus par nous. Le savon a une morale, un comportement et une métaphysique.

Puis j'ai cherché de quel objet parler. Une borne wifi? Tout en intériorité, en rigueur, mais peu de vie, sinon inventée. J'ai alors pensé - va savoir comment - au chiffon. Peut être par pitié. Peut être par culpabilité, de ne pas assez l'utiliser.
J'ai eu l'impression de découvrir un trésor sémantique. La négligence avec lequel on le traite, sa vie active, ouvrière, il se coltine la saleté du monde, il vient de nul part et pourtant tout le monde en a eu plein. Il est une sorte de bout de la vie actuelle. Autrefois on le récupérait sur des tissus, maintenant on l'achète parfois (je n'en parle pas dans le texte actuel) puis on le jette.
J'ai voulu en profiter pour rendre hommage aux gens qui étaient dehors pendant le début de la pandémie, les livreurs, dehors quand on ne savait rien, porteurs d'objets... Les jours même où Jeff Bezos est devenu trillionnaire. Trillionnaire!... 
je  pense que mon texte actuellement n'est pas encore travaillé, c'est une sorte de premier jet, mais il a un mérite, plus ou moins exister.
Je trouve la première partie a priori extrêmement faible (j'ai très peu relu le texte). J'hésite à la supprimer. Car le chiffon vient alors comme effacer valeureusement ce début qui fait tâche. Je ne sais pas quoi faire.
J'aurais aussi encore aimé explorer d'autres aspects de la chose, sa polysémie un peu folle (quoique là j'utilise beaucoup de sens du mot) mais le risque de tomber dans la vacuité des rapprochements sémantiques dus au hasard, me freine, heureusement.

Texte pas encore relu. J'espère repasser une couche dessus, pour l'enrichir un peu, alléger certaines parties un peu lourdes, peut être transformer le début.
J'avoue que cela faisait très longtemps que je n'avais pas écrit. Blocage. Trop enfermé. Il fallait m'agiter un chiffon devant les yeux?


Note 2 : il y a un poème d'André Wexler qui se nomme Le Chiffon.

Le chiffon

Ne confondons pas le chiffon professionnel frais émoulu de l'école avec le chiffon amateur découpé dans la culotte d'un garçon ou dans une robe démodée.
Pour ses contractions et ses circonvolutions, il tient à la fois de l'estomac et de l'intestin, digère poussière, sciure, sable, craie, moutons, taches et miettes sur la table.
Au demeurant, bon garçon, le cœur sous la main, quoique ainsi placé, celui-là lui cause de fréquents malaises.
Toute la chimie du ménage passe dans ses plis et replis.
Le chiffon à chaussures avec ses moirures fauves, raide comme une figure de cire, le chiffon pour les vitres empestant l'alcool, clochard ivre sur une route verglacée.
Estomac de pierre, il digère tout, taches suspectes, traces de pluie ou de doigts égarés sur les vitres. On frotte et la vie redevient transparente sauf pour le clochard qui s'endort ivre-mort en travers d'une porte. [...].

Clochard ivre - ou policier en civil ? Estomac de pierre - mais le cœur sous la main, bien mal placé, n'est-ce pas ?
Ivre sur une route de nuit. Quand l'aube revient, transparente, un clochard dort, ivre-mort en travers d'une porte. [...]

Honteux et méprisé, empestant l'alcool, il s'embourbe dans la sciure et le vomi, pas étonnant qu'il ait mal au cœur.
Lorsqu'il n'est plus que velours lâche, toison déshonorée, on le jette dans le seau noir [...]. 

« Le chiffon », Récifs, 1983. 

A propos de GabyKast

Ses hobbies sont le la littérature et le regret.

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