vers un écrire/film # 01 | première et dernière heure

Les parois se contractent, elles sont parcourues régulièrement d’une vague qui les resserrent, régulières, violentes, ça monte, monte, et l’intensité atteint une pointe pour peu à peu lâcher, relâcher la pression, se détendre, se retirer, et en quelques minutes élargir la distance creuse bientôt suivie d’une plage de paix. Ne rien imaginer — se consacrer à l’expérience, la capter, au sortir de la vague entrer en rémission — mais ne pas voir ce qui conduit à l’inévitable de la séparation. À force d’attention, de plongée dans la saccade musculaire, l’image de la chose avant même sa manifestation, une façon de frémir en surface. Ça s’infiltre dans les fibres de chairs, stimulation chimique, crampe énorme, et les fibres raccourcissent inexorablement, et la rondeur fait masse, elle durcit, elle devient pierre, se fait pierre de pierre, les forces en action dépassent toute connaissance avant de relâcher leur emprise à la seconde où la sensation d’étouffer ne peut plus augmenter — on étouffe, ça étouffe vraiment, pourtant rien encore ne respire et la circulation intérieure continue à palpiter. La suffocation à être ainsi poussée, écrasée par l’emprise géante dans l’enveloppe des chairs, là où l’épaisseur vivante caresse les structures délicates, l’une l’autre se confronte, mais ça résiste, ça ne veut pas suivre, ça ne veut pas quitter la cale de la nef, ça ne veut pas être pressé une nouvelle fois, une bataille est engagée, l’œuvre de séparer contre l’espérance de la fusion. Séparation et fusion se tiennent à la gorge, leurs excroissances se tordent, la bataille est tellurique, jusqu’à la phase de la douleur dépassée et dépassée encore, et puis la matrice renonce à son action de forçage, se laisse aller à une courte détente, reprend un peu de sa souplesse, durant la pause profite de la chaleur et de la sécurité, de la paix revenue dans la cavité qui s’élargit. La sphère enveloppe la naïveté des formes, suit la mouvance et la multitude des limbes, sublime l’expérience des adéquations, se fait épaisseur solide et accueillante, caressante. Elle porte — au-delà de la pesanteur — scène restreinte — mais qui le dit, qui le sait ? — et elle soutient dans la galaxie infinie — à quelle échelle, à quelle distance ? — douceur d’une origine dévouée à sa créature. La marée monte, la quiétude laisse place à la parole. Ce qui flottait se met à peser, appuie, adhère, la pulsation s’accélère et s’emballe. La durée s’invite et elle presse, elle presse comme presse la vaillante musculature impliquée dans l’opération irréversible, rien ne l’arrête, rien ne la retient, ses fibres se mobilisent à la limite de leurs capacités avec une seule visée, la pause ne suffit plus à la détente, la courte détente perturbe, elle interrompt la tragédie quand les actrices réclament de continuer, attendent déjà la reprise, chaque relance plus forte et venue d’une autre profondeur, comment dire si l’énergie monte d’être sollicitée ou si elle puise dans une réserve et la vide, les contractions font masse des entrailles, la différence s’estompe à l’orée des séparations. La succession des kinésies se répète en boucle, prémisses et premiers stigmates, secousses, lente montée dans les fibres longues, anticiper et se sentir capable de participer, accepter d’être transformée, se fondre à une forme sans renoncer à sa propre forme instable et changeante, se faire plastique et moelleuse, jouir de la contention que provoque la stimulation, adoucir, se laisser guider par ce qui adoucit, aspirer à l’interaction, à la rencontre, que nulle levée ne la suspende, qu’elle recommence, s’adapter, oublier l’absence, aller vers, mais la tranquillité ne dure que la seconde d’y entrevoir la lumière. La grande poussée revient et de plus loin enroule une tornade de puissance, la place se restreint encore, paradoxalement elle se dilate aussi, rien à faire qu’à suivre une direction vers laquelle on est inexorablement orientée, collaborer, répondre à la proposition, écarter ce qui obstrue, pousser à chaque poussée, avec la nécessité de s’étirer, de s’extirper, de quitter l’Arcadie, mais ce n’est plus qu’une tragédie d’injonctions, une suite de plus en plus rapprochée d’annonces conviant à l’envolée, osciller entre la fatigue et la joie de l’avancée, dormir une courte minute, accepter la transformation, céder. Une respiration et la pression culminent, seconde après seconde, une chose puis une autre, une étrangeté froide, une surprise de poids, une déchirure bruyante, une caresse inouïe, une attirance inéluctable dans la temporalité d’une odyssée, l’amnésie déjà de ce qui fut, mais quoi ? L’advenue d’une esquisse, ce n’est pas la première. La dissipation de l’unité quand unique ne veut plus rien dire, entité double dédiée à l’acceptation d’être deux, la séparation se trame – autorisation de dilater les chairs, l’ouverture, la faille, expérience de qui ne se traverse qu’une fois puis dispersion immédiate de ce qu’est la traversée, la nomination de la présence. L’origine se fait source, la source se perd, une dernière palpitation, une pulsation ultime avant la désunion, avant l’adieu aux intériorités, avant de franchir des lisières.

A propos de Catherine Serre

CATHERINE SERRE – écrit depuis longtemps et n'importe où, des mots au son et à la vidéo, une langue rythmée et imprégnée du sonore, tentative de vivre dans ce monde désarticulé, elle publie régulièrement en revue papier et web, les lit et les remercie d'exister, réalise des poèmactions aussi souvent que nécessaire, des expoèmes alliant art visuel et mots, pour Fiestival Maelström, lance Entremet, chronique vidéo pour Faim ! festival de poésie en ligne. BLog : equinoxe.blog Youytube : https://www.youtube.com/channel/UCZe5OM9jhVEKLYJd4cQqbxQ

13 commentaires à propos de “vers un écrire/film # 01 | première et dernière heure”

  1. Je pensais à l’instant à cette épée de Damoclès qui incarne l’endoscope suspendu au dessus de bien des têtes. Ce cinéma intérieur est confisqué à la narratrice, l’auto-endoscopie n’existe pas (encore) et c’est une asymétrie entre les protagonistes. Le dedans qui est vu et le dedans qui voit. Avec la fiction tu t’en tires bien. Tu peux recracher le tuyau. La sensation d’étouffement je la retrouve à la lecture avec cette densité des mots à ravaler avec les yeux. C’est l’angoisse qui monte. Peur de l’intrusion. Peur de la déchirure. Peur de la découverte. Peur de l’anomalie . Peur de la parole docte et stigmatisante. Peur de tout en fait. Le film d’angoisse par équivalence. Je n’aime pas me faire peur, ni faire peur. Je pense aux tableaux de Francis BACON. Je ne les mettrais jamais dans un film. D’ailleurs, ils ne l’ont pas demandé. Je relirai, c’est promis, sous anesthésie. Le temps de reprendre mon souflle et d’aller vaquer en sifflotant. Bises.

    • Tu te fais incroyable projectionniste, mais je prends cette vision des choses – comment faire autrement – même si le temps de ces six dernières contractions ne se passe pas mal – sans doute d’un temps où les péridurales n’existaient pas, ça change tout, avec l’animalité de la chose.

    • Oh Brigitte, bien des heures tiendront j‘espère. Côté technique je me demande quand même si l’œil ? la focale ? sont assez présentes, je vais essayer de voir comment renforcer encore l‘effet spectral, (après Le FIlm de Beckett, ç‘est indispensable non ? ) merci de ta lecture,
      C

  2. Une coïncidence : je suis en train de lire in carna fragments de grossesse de Caroline Hinault et il y a là dedans dernière et première heure. Me revient aussi à l’esprit le film de Kornél Mundruczo Pieces of a woman dans lequel première et dernière heure sont vécues par le spectateur (25 mn c’est long). Courageux de s’y frotter en écriture cinématographique. Merci Catherine !

    • Bonjour Cécile,

      je vais aller voie de quoi il retourne, je ne connais ni l“une ni l‘autre, mais les pistes sont bonnes à explorer, j‘entame un gros travail sur le placenta – un travail d‘écriture et plastique – et j‘aime cette phase d’imprégnation et de rêve éveillés qu‘elle ouvre,
      Bonne suite
      C

  3. Oui tout l’effort dévolu à l’éjection hors de. Hors de l’ombre, hors de la pénurie, hors du silence, du non existant encore, du non entendu, non pris par l’épaule. Il faut sortir, écrire, s’ejecter hors de.
    Issue première. Issue unique.

    Naître après contraintes

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